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L’affaire du Capitaine Doineau

Gravure d’une diligence de l’époque.
Le dessin en noir et blanc, dramatise la situation(1).

Introduction – l’Année 1856

L’affaire Doineau est contemporaine de la conquête de l’Algérie. Elle se situe dans une période où la France a décidé l’occupation de tout le territoire.   Dès 1842, la France lève des troupes indigènes en Algérie, des janissaires turcs, des Cipahis (Spahis), des tirailleurs, très tôt engagés dans les combats à l’intérieur, pour renforcer la conquête, puis peu après à l’extérieur dans les combats que la France engage.

Ces troupes, vont combattre aux côtés des troupes françaises, et ce jusqu’en 1962. Les différents corps constitués, Spahis, Légion, Chasseurs d’Afrique, et surtout les Tirailleurs vont ainsi se trouver sur tous les fronts, et servir hors du territoire, à partir de 1854 : Crimée 1853/1856, Chine 1856/1860 (2), Sénégal 1858/59(3), Italie 1859,  Autriche 1859, Syrie 1860/61(4), Cochinchine 1861, Tonkin 1862, Mexique 1861/1867, Nouvelle Calédonie 1853, Annexion de la Savoie et du comté de Nice 1860, Prusse 1870,  Maroc 1844, Madagascar 1896,  France 14/18 et 39/45, Indochine 1946/1954, Algérie 1954/1962.

Pour ce qui concerne la période qui nous occupe, le second Empire et Napoléon III,  pas moins de huit guerres extérieures, ayant entraînées les troupes indigènes hors du territoire algérien.

En France,  après les graves troubles des années précédentes, le coup d’Etat et la répression sanglante contre les républicains en 1852, la situation économique et politique n’est pas brillante, et cette affaire algérienne de Doineau, en 1856, prend l’allure d’une péripétie militaire. Victor Hugo décrit cette période dans «Histoire d’un crime» et Alexandre Dumas a cette phrase lapidaire: « Napoléon 1er prenait des capitales, le neveu nos capitaux», ceci à propos du vote du 31 décembre 1851. Le prince-président devient l’Empereur des français le 2 décembre 1852.  Celui que Thiers appelait avec mépris: « Un crétin que nous mènerons» s’est révélé être un homme intelligent et déterminé, d’autres écrivent: « retors ». Plus de quatre cent ouvrages et témoignages sont consacrés à l’homme ou au second Empire.

Napoléon III hérite de l’Algérie dont il voudrait faire un royaume arabe, après avoir songé à se faire élire Roi d’Algérie. Mais au plébiscite de 1852, dans les trois départements d’Algérie récemment créés en 1848, les grandes villes, Alger, Oran et Constantine  votent contre. Les étrangers et les indigènes ne votent pas. Il nourrira une rancune contre les nouveaux français d’Algérie. Trois de leurs députés qui sont envoyés à la chambre s’affirment républicains.  De plus, Louis Napoléon se heurte à la force d’inertie de l’armée et à une opposition républicaine qui au bout des combats politiques, aura raison de lui. Il déclara que : « l’Algérie est un boulet attaché aux pieds de la France (5)», mais changera d’avis au sujet des militaires lors de la guerre de Crimée, où l’Armée d’Afrique fut remarquable.

En 1856/1857, période de l’événement qui nous occupe,  l’Algérie est loin d’être «pacifiée». Le climat d’insécurité, nourri de troubles constants dans toutes les régions mobilise toutes les attentions de la hiérarchie militaire. En même temps, les Européens commencent à arriver en masse et avec eux leurs besoins de toutes sortes. La population de peuplement, au début disparate, se spécialise. Français d’abord, puis Anglais, Espagnols, Allemands, Suisses, Maltais, Italiens et de toutes conditions, exilés politiques, déportés, aventuriers, spéculateurs, soldats en rupture de contrat.

L’affaire du capitaine Doineau mobilise l’attention du gouvernement français et, au début, suscite la curiosité européenne. L’Avocat général dans son réquisitoire contre le capitaine, insiste sur cet aspect: l’honneur de la justice, de l’armée, de la France est en jeu, le monde nous regarde. En Algérie, le gouverneur général, puis les généraux des différentes places sur le territoire, ainsi que les officiers sont tous intéressés ou impliqués à un niveau ou à un autre. Certains pour être directement touchés, d’autres par sympathie, d’autres par esprit de corps.  Ainsi se trouve-t’on au cœur de ce qui va devenir, l’affaire du capitaine Doineau, et comme une parodie de Western, l’attaque de la diligence de Tlemcen. Doineau lui-même ne disait-il pas, bien avant que ne s’abattent sur lui les foudres de la justice: « On veut mon scalp ».  A la lecture de ce qui précède, le sort de ce capitaine et cet assassinat, aussi importants soient-ils, paraissent dérisoires dans cette période historique où tant de troubles sociaux et de guerres de conquêtes firent tant de tués et causèrent tant de désolations.

Notes

1 – Illustration du livre de A. Fourquier-Les causes célèbres- 1859

2 – Seconde expédition, commandée en 1859, par le général Cousin de Montauban comte de Palikao

3 – Napoléon III nomme Faidherbe, gouverneur du Sénégal

4 – Expédition commandée par le général Charles Marie Napoléon de Beaufort d’Hautpoul

5 – Ce boulet aux pieds devient : « Un caillou dans la chaussure « chez Edmond Jouhaud.(1905/1995).

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L’affaire Doineau

Le vendredi 12 septembre 1856, vers trois heures et demi du matin, la diligence Tlemcen-Oran est attaquée par une vingtaine de cavaliers et d’hommes à pied à quelques kilomètres de Tlemcen. Ce ne sont pas des hommes d’une même tribu, ce sont des coalisés. Le chef du guet-apens est l’Agha Bel Hadj des Ouled Riah, entouré d’hommes divers.  L’attaque est exclusivement dirigée contre l’Agha(6) des Beni Snous(7), Si Mohamed Ben Abdallah, qui est tué ainsi que son secrétaire interprète Si Hamad ben Chenek.  Il y eut d’autres victimes par balles perdues. Au cours d’une longue enquête, tous les assaillants sont arrêtés et jugés par la Cour d’Assises d’Oran. Tous dénoncent le Capitaine Doineau, chef du bureau arabe de Tlemcen, comme l’instigateur du crime. Ont-ils trahi leur parole, ou est-ce une coalition pour le perdre? D’après leurs témoignages, et devant la Cour répondant aux questions du Procureur du Roi, se sentant découverts, les coalisés impliquèrent le capitaine Doineau pour s’en tirer. C’est ce qui ressort des différentes sources qui parlent de cette affaire. La cour les suivit malgré des distorsions évidentes et des contradictions flagrantes pendant l’instruction.

Les principaux accusés furent condamnés à de lourdes peines de prison. Le capitaine Doineau fut condamné à mort, puis au bagne. Il vit sa peine commuée en prison à vie, et il fut enfin gracié par l’Empereur Napoléon III.  Coupable ou innocent? C’est ce que nous allons tenter de comprendre.

Les protagonistes  de l’affaire

Cette affaire a réuni et impliqué toute la hiérarchie militaire de la place d’Oran et de son arrondissement ainsi qu’un grand nombre de Chefs arabes, Aghas, Caïds, Cadis(8), chefs de Tente et leurs chaouches (9).  Tous se sont retrouvés aux Assises, les uns accusés ou cités comme témoins, les autres venus apporter leur soutien à leur camarade accusé d’assassinat, le Capitaine Doineau.

Pour représenter l’armée: l’un des plus importants fut le général Cousin de Montauban, gouverneur de la Place d’Oran. Tout tourne autour de lui.  Puis le Général Beaufort de Hautpoul(10), les commandants Bernard, et Chanzy(11) qui fut virulent contre le général de Mantauban, les capitaines Davout et Pean. Même le célèbre général Daumas(12) s’en mêla et s’inquiéta de la suite des événements pour la renommée de l’armée, pour son honneur et pour la France.

Notes

6 – Chef arabe investi d’un commandement.

7 – La région des Beni Snous est une région montagneuse située à 35 Kms à l’Ouest de Tlemcen et s’étendant sur 40 kms jusqu’à la frontière marocaine.

8 – Fonctionnaire musulman faisant fonction de juge.

9 – Indigène chargé du maintien de l’ordre ou de gardes du corps.

10 -Charles Marie Napoléon de Beaufort d’Hautpoul,  1804/1910.

11- Antoine Alfred Chanzy – 1823/1883- Général de brigade en 1868.  En 1879, se présente aux élections présidentielles qu’il perd contre Jules Grévy.

12- Le Gl Daumas fut colonel des Spahis, directeur central des affaires arabes à Alger. Général de division, il publiât plusieurs grands livres sur l’Algérie, dont: Mœurs et coutumes de l’Algérie- Tell, Kabylie, Sahara.
Edit° Hachette 1853.

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Pour la partie algérienne :  L’Agha Ben Abdallah la victime, l’Agha Bel Hadj, celui qui se révéla être le chef du complot et ses chaouches, le Caïd Bel Kheir, Mamar, Khodja, Ayed. Enfin, toute une série de personnages secondaires, les deuxièmes couteaux, dont il serait fastidieux ici d’énumérer la liste (13).

L’Agha des Ouled Riah faisait des apparitions à Tlemcen. C’était un bel homme, grand et très élégant, souvent vêtu de son burnous d’un blanc immaculé, orné du ruban rouge. Les conséquences de cette affaire furent tragiques pour certains, comme on le lira plus bas, et compromirent la carrière d’officiers promis à de plus grands destins. En revanche, elle permit un changement notable dans la politique de colonisation initialement instaurée par le gouvernement de la France. Elle fut cette articulation historique, dont on ne pouvait prévoir à l’avance l’importance et qui bouleversa une période pour en annoncer une autre. Ici, en l’occurrence, il va s’agir de la fin du second Empire et du début de la IIIème République.

L’armée et le haut commandement.

Le général Cousin de Montauban, Comte de Palikao (14)(1796/1878) aux citations nombreuses, jouissait parmi ses hommes d’un prestige mérité. Fils et petit-fils d’officiers, il fut un  brillant soldat. Il épousa mademoiselle Thurot le 26 janvier 1832 à Chambourcy, dont il eut 6 enfants dont  deux garçons.  Le cadet, Romain,(15) épousa la princesse Aziza Bey. Comme tous les officiers qui eurent en charge les bureaux arabes, le général et son fils aîné Charles parlaient très bien l’arabe. Pour ce qui nous intéresse, le général a servi près de 25 ans au 2ème Chasseurs d’Afrique où il était entré en 1832 avec le grade de capitaine.

C’est lui qui, à la tête de la colonne de Lamoricière, fit prisonnier l’Emir Abd el Kader le 23 décembre 1847 (16).  Quand l’affaire Doineau éclate, il est gouverneur militaire d’Oran depuis 1855. Cette affaire va ternir sa carrière (17).  Pour la petite histoire, des liens privilégiés unissait le général au capitaine, qu’il avait connu enfant.  Il avait fréquenté le père du capitaine Doineau (18) qu’il estimait, et avait conçu une véritable amitié pour cet officier. C’est pourquoi, dans un premier réflexe lorsqu’il apprend la nouvelle du drame, le 12 septembre 1856, et

Notes

13 -Voir liste des noms en fin d’article.

14 -Palikao est la transcription française de Ba-li-qiao ou Pa-Li-Kiao qui est une banlieue de Pékin, et qui signifie le Pont des Huit lis. Le général participa à cette bataille, d’où son titre, où la France engagea 1600 hommes et 173 navires.

15-Blessé, opéré du Trépan, fut secrétaire d’Ambassade.

16- La Smala d’Abd el kader, c’est-à-dire sa famille, sa cour et ses trésors furent enlevés en 1843  et présentés au  Duc d’Aumale.

17- Rappelé en France, il se sent en disgrâce. Puis, en décembre 1859, par un effet de justice, il se voit confier un commandement, celui de commandant en chef de l’armée formée pour la seconde expédition de Chine. Après la victoire de Palikao, il est fait comte.  De retour à Paris, il est chargé par l’impératrice de former un nouveau cabinet, dont il devient le chef et éphémère ministre de la guerre en 1870. Il publie un livre: Ministre de la guerre pendant 24 jours- 1870. Un grand destin. 18- Doineau père, officier de justice militaire et officier de la Légion d’honneur.

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pensant qu’il s’agit d’une erreur de commandement, et d’un défaut de surveillance de la part du Bureau arabe, il fait appeler le capitaine à Oran, pour avoir des informations de première main. Déplacer le capitaine de son poste de Tlemcen, dans un moment si grave, alors que des rumeurs circulaient sur l’implication du Bureau arabe et de son capitaine, n’était pas heureux. Mais discipliné, il se met en route pour Oran. Au même moment, le général se ravise et envoie une seconde estafette pour annuler l’ordre. Trop tard, le dimanche 14 septembre, Doineau arrive devant le général et l’explication est orageuse. Il s’ensuit une série de questions-réponses dans un climat tendu.

– Qui sont les auteurs d’après vous ? Questionne le général. 
– Peut-être les déserteurs (19) de l’Aghalick de Ben Abdallah! ou bien une vengeance des Ouled el Nour ? Dit le capitaine.
Mais ne croyez-vous pas que Bel Hadj ait trempé dans cette affaire?  Sa fuite au Maroc ?
Non répondit Doineau, celui-ci est malade et alité. Il ne peut bouger ni pieds ni pattes(20).

En fait, Bel Hadj, invité lui aussi aux courses de Mostaganem, avait feint la maladie pour ne pas se trouver avec Ben Abdallah, qu’il détestait. Personne ne fut dupe. On connaît maintenant la véritable raison: Organiser l’assassinat de son ennemi intime l’Agha Ben Abd Allah.

Pour l’intelligence de la suite des événements, on se demande pourquoi Doineau trouve nécessaire de défendre Bel Hadj, alors qu’on sait très vite que celui-ci était sur les lieux de l’attaque et un des principaux coalisés du drame. Etait-il le protégé de Doineau ? Son bras armé ? Ces deux hommes étaient-ils liés par un pacte secret concernant leurs affaires ? Cela n’a jamais été prouvé. Bel Hadj n’eut ni reconnaissance, ni scrupules pour le capitaine, qu’il accusa dès le début du procès d’être l’instigateur de l’attaque, pour se rétracter par la suite. Bel Hadj disculpé par Doineau, est-ce une preuve de sa complicité dans l’attaque ?

Poursuivant l’entretien, le général l’exhorte à mener à bien l’enquête et à trouver les coupables. Doineau lui répond qu’il a la presque certitude de pouvoir démasquer la bande, certitude qui étonne le général. Il repart le lendemain pour Tlemcen.  Or, le capitaine à peine parti, le général envoie l’Agha Ben Daoud, qui était un ami de Ben Abdallah, enquêter sur place. Celui-ci recueille donc des informations, mais son rapport n’est pas crédible qui prête l’oreille à tous les ragots et donne une série de noms qui stupéfient le général de Montauban. Ce dernier donne alors l’ordre au général de Beaufort d’Hautpoul d’envoyer le chirurgien Bernard, de l’hôpital militaire de Tlemcen,  rendre visite à Bel Hadj pour vérifier son état de santé. Le chirurgien étant aussi un ami de la famille de Ben Abdallah, croit par cette démarche rapprocher les deux familles, il se trompe. La suite de l’affaire va l’en convaincre. Comme beaucoup de militaires, le général était choqué de la situation exceptionnelle dont bénéficiaient les officiers des Bureaux arabes, qu’il considérait comme des administrateurs-négociateurs et non plus comme des militaires. Ceci explique ses réserves vis-à-vis du capitaine, malgré une relative solidarité de corps.

Notes

19-Certains habitants désertaient les montagnes des Beni Snous, et se cachaient dans des cavernes pour fuir les autorités et leur chef de tribu et se soustraire aux impôts. Beaucoup devenaient des coupeurs de route.

20- Doineau écrira plus tard, qu’il n’a jamais dit ça. Cité dans Les causes célèbres de A. Fourquier- 1859

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Passant outre à son amitié pour Doineau, le général a pressenti, dans sa réponse péremptoire, une affirmation un peu trop hâtive: ne connaissait-il pas les auteurs de l’attaque avant de venir à Oran ? Il ne croit pas encore à sa culpabilité, bien qu’il soit ébranlé par les informations qui lui parviennent.  Quelques jours après, à la lecture du rapport du docteur Bernard que lui remet l’estafette, les soupçons du général sont confortés, son inquiétude grandit.  L’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît et il n’ose pas croire ce qu’il pressent: l’implication du capitaine. Il sait maintenant que l’Agha Bel Hadj se porte comme un charme, on l’a vu parader dans la ville et même monter à cheval sur l‘ordre du capitaine Davout (21). Pourquoi Doineau lui a-t-il menti ? Davout avait fait l‘intérim du bureau arabe de Tlemcen pendant l’absence du capitaine. Au retour de Doineau d’Oran, Davout lui fit son rapport, en exposant le point de vue de la rumeur publique: celle-ci accuse un ensemble de personnages que Doineau connaît bien. Il s’agit de Si Mohammed, son secrétaire et homme de confiance, surnommé le  « petit Doineau » pour le pouvoir qu’il exerce auprès de ses congénères,  de l’Agha Bel Hadj, du Cadi Bel Kheir ould ben Aïssa, du Caïd des beni Ouznid, du Cadi Ben Ayed et de Mamar, un comparse, c’est-à-dire des personnalités liées aux Français, et pour la plupart nommées par eux. Le capitaine réfute toutes ces accusations, les trouvant sans fondement et prononce cette phrase prémonitoire: « vous verrez que la femme(22) d’Abd Allah, m’accusera aussi. Je suis fatigué de toutes ces crialleries ». Et en effet: Dès qu’elle apprit la mort de son mari, la femme d’Abdallah accusa Bel Hadj. Trop de situations précédentes la confortaient dans sa position. Elle savait que, si les deux hommes se détestaient, leurs intérêts se confondaient. Quelques jours avant, près de la place des caravanes, à l’occasion d’une sortie de Ben Abdallah pour l’Achoura (23), celui-ci s’était disputé avec Bel Hadj à qui il avait tiré la barbe, suprême injure.  Bel Hadj ne pouvait pas laisser passer cet affront public sans se venger.  D’autant qu’il n’y avait pas la place pour ces deux grands chefs sur le même territoire militaire.  Leurs tribus étaient importantes et, sans se faire la guerre, ne se côtoyaient pas.  Les Beni Snous de Ben Abdallah étaient des Berbères Sanhadja venus du Taflilat, au sud-ouest du Maroc et les Ouleds Riah (24) de Bel Hadj des Arabes dont la tribu était issue du clan des Dhouaouda (25). Les luttes entre ces tribus

Notes:

21- Neveu du Maréchal Davout (1770/1823).   A sa mort en 1904, il était  Général de Division et Grand Chancelier de la Légion d’honneur.

22- Lalla Reguia bent Khobichat, veuve de si Larbi, dite Rokaya ben Mohamed , âgée de 42 ans.  On a écrit de manière erronée que ses trois maris étaient morts de façon violente.   Elle n’a pas eu trois maris. Des ragots, rien de plus.  Une femme qu’admire le général de Montauban, pour sa tenue et la manière d’élever ses enfants. Elle avait exigé de l’Agha Ben Abdallah pour accepter de se marier avec lui, qu’il abandonne la polygamie. Au tribunal elle ne demande pas des indemnités, mais la justice.

23 – Achoura, qui signifie dix en arabe, correspond au dixième jour du mois de Muharram, premier mois de l’année musulmane. Cette fête est célébrée de manière différente selon les pays arabes qu’ils soient Sunnites ou Chi’ites.

24 – Ibn Khaldoun raconte dans son livre «el îbar» Vol 7,  que la tribu des ouleds Riah, était la plus puissante des Beni Hilal venus du Hidjaz au 11 ème Siècle en Algérie, fédérée au  Clan des Dhouaouda.

25 –  Les Dhouaouda se prévalent d’être issus de la célèbre tribu des Koraïch’s, dont faisaient partie la famille du prophète Mohamed. Ils représentent une noblesse. In- Itinéraire historique et descriptif de l’Algérie, page 44 de Louis Piesse. 1862.

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étaient ancestrales. Ceci peut-il expliquer cela ? L’ injure que subit Bel Hadj, Agha comme lui, mais plus jeune, ne serait-elle pas la simple raison de cet assassinat ?

Tlemcen

La ville fondée par les Vénètes qui avaient suivi en Afrique l’armée de Scipion, le vainqueur de Carthage (cartago delenda est), devint colonie romaine sous le nom de Pomaria, pour ses nombreux vergers. Elle fut longtemps la capitale d’un large territoire qui comprenait les villes de Nedroma, Oran, Arzew, Mazagran et Mostaganem. Déchirée par des luttes intestines sous l’autorité des Beys d’Alger, soumise à de nombreuses expéditions punitives, elle avait perdu de sa superbe depuis longtemps.

En 1830, elle était marocaine. C’est la défection des Koulouglis (26) commandés par Ismaêl (27)  et passés à la France qui permit la prise de Tlemcen par le général Clauzel (28) le 12 janvier 1836.  Celui-ci installa une garnison sous les ordres du capitaine Cavaignac. On connaît la suite. En 1837 est signé le traité de la Tafna entre l’Emir Abd el Kader et Bugeaud qui lui cédait Tlemcen. La France reprit la ville en 1842.

A l’époque qui nous intéresse, la ville comptait 15000 habitants environ, dont 2500 Européens et le reste composé d’Arabes, de Berbères, de Juifs et d’Africains noirs. Au sud se trouve le Méchouar (29), ancienne demeure royale dont il ne reste plus que les deux tours, la muraille crénelée et la mosquée. A l’ouest le quartier juif (30) et sa grande rue Haëdo menant vers le centre. Aujourd’hui encore existe la grande synagogue. Au nord-ouest s’élève déjà la nouvelle ville avec sa place et sa rue Napoléon, qui devient place Cavaignac, et le boulevard National sur les bords duquel s’érigent de nouveaux immeubles, en remplacement des. taudis (31). Au nord-est, entre les portes d’Oran et de Sidi bou Médine se situe le quartier des marchands.

Notes

26- Les Koulouglis sont les descendants des unions de Turcs et de femme arabe ou berbère. Les femmes tlemcéniennes sont réputées pour leur beauté.

27- Mustapha ben Ismaël (1769/1843), était l’Agha des Douairs et des Smelas, près d‘Oran. Allié aux Français, il est nommé Général de brigade en 1837- Combat Abd el Kader avec le général d’ Arlanges, Clauzel, Lamoricière. Tué au combat à l’âge de 80 ans, près de Tiaret.28- Général Clauzel -1772/ 1842-Nommé en 1830, Commandant en chef de l’armée d’Afrique par le roi Louis Philippe.

29- Le Méchouar construit par  le chef Almohade Abd el Moumim en 1145.

30- Le quartier juif souffrit de l’alignement qui l’amputa d’une partie de ses maisons. Les Juifs furent installés à l’intérieur des remparts grâce dit-on au Rab Enkaoua (1359/1442), qui soigna la fille du Sultan. Auparavant, les Juifs vivaient à Agadir (le rocher)  à l’extérieur des remparts, exposés aux dangers. Pour remercier le Rab, on les admit dans la ville. Cf mon article, « le Rab Ankaoua de Tlemcen »

31- Maître Gaston Delayen les appellent “la ratapolis” d’un mot qui n’existe plus: «La ville des rats». Tiré d’une fable de Jean de la Fontaine: « Le rat qui s’est retiré du monde».

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C’est la vieille ville grouillante et animée. La halte obligée des « hiverneurs », des Européens (32) et des militaires est le caravansérail, tenu par deux Alsaciennes au caractère bien trempé, madame Schontz (33)  « une ancienne beauté de Mulhouse », et sa jolie fille à la coiffe alsacienne, « un coin de France » écrit Alphonse Daudet (34) dans le « Caravansérail », des Contes du lundi, où il relate son voyage en Algérie et sa halte heureuse à Tlemcen. Toute la société européenne s’y presse. Le lieu est agréable, et dans ces terres encore hostiles malgré la présence militaire, ces deux femmes apportent une présence féminine qui réconforte ces rudes hommes de la contrée. On mange, boit et danse comme « chez nous ». La diligence de Tlemcen stationne quelquefois dans la cour jonchée d’hommes et de marchandises de toutes sortes, qui attendent le marché du jeudi. A cette époque, Tlemcen a beaucoup perdu de son prestige, supplanté dans bien des domaines par Oran et le développement de son nouveau port.

Tlemcen est renommée pour son industrie de la babouche. A côté, se trouve le marché des légumes et des fruits, les fameuses cerises, et de multiples petites échoppes.  La littérature qui vante les charmes de la ville de Tlemcen est abondante. Ne fut-elle pas la capitale de l’Algérie ou plutôt du pays connu à cette époque, la Pomaria des Romains ? Son port naturel est Honaïn. Les Tlemcéniens sont fiers de leur ville. Ils ne craignent pas d’affirmer,  « que  tout ce qui s’est fait, se fait, ou se fera de bon pour le pays vient de Tlemcen ». Ce sont les trois « B » . Ce qui est bon, beau et bien vient de Tlemcen. Ils n’ont pas tout à fait tort, bien que cette affirmation soit un peu exagérée.  Cette ville est le berceau de la musique andalouse(35) et elle est réputée pour son artisanat. Déjà au XVIe siècle, Hassan ben

Notes

32- On appelait ainsi les touristes, comme Alphonse Daudet par exemple.

33- A la suite de troubles graves à Tlemcen, les deux femmes moururent les armes à la main, pour défendre le Caravansérail qui sera brûlé par les émeutiers.

34- Alphonse Daudet (1840/1897): Les contes du Lundi  «Le Caravansérail». pp 147. Nouvelle édition de 1890. re-Publiés en 1892. Paris- bibliothèque Charpentier. Voyage en Algérie entre 1861/62.

35- La musique dite: «   Ghernati «  qui se revendique de Grenade.

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Mohamed al-Wazzani ez-zayyati dit Léon l’Africain (36) souligne la loyauté de ses commerçants. C’était, dit-on, « la Perle du Maghreb ».

Le calme relatif imposé par l’armée incite un nombre impressionnant de visiteurs à s‘y arrêter. Charles Brosselard (37) (1816/1889) en est le commissaire civil en 1853. Une fois Tlemcen devenue commune de plein exercice, il en devient le maire en 1854, puis sous-préfet en 1859. Il y exerce la fonction de notaire et de juge de Paix. Il est étrange qu’un  si grand personnage n’apparaisse jamais dans cette affaire qui s’est déroulée pendant son exercice officiel.

C’est le départ de la diligence
Vendredi 12 septembre 1856

A trois heures, le jour n’est pas encore levé, mais il s’annonce chaud. Il fait très doux ce matin.  Ce vendredi 12 septembre 1856, c’est le jour de liaison de la diligence Tlemcen-Oran par Aïn-Témouchent, où l’on change de voiture et de chevaux. Vincent Maréchal, le jeune postillon qui a fêté ses 19 ans la veille, n’est pas très vaillant. Il a peu dormi.

Pourtant assis sur le cheval de tête, il doit conduire l’attelage de huit chevaux. Joseph Aldegner, l’autre postillon, est prêt, il tient les rênes, perché sur son banc. A ses côtés, le conducteur de la diligence, l’Espagnol Damcen Menidès ronchonne, fidèle à lui-même: Il ne veut pas être en retard. Tous les deux sont coiffés d’un bonnet de fourrure et vêtus d’épais manteaux. Les matins sont frais, et de là-haut, sans protection, ils prennent le vent en plein visage. Il fait encore nuit, mais la lune anime la place de la Mosquée d’une lumière blafarde. La voiture est éclairée par une lanterne unique, placée à gauche et en saillie du coupé (38).
Avant d’arriver sur la place, la diligence a emprunté le parcours habituel. Elle est partie de la rue de Fès, est passée par le Méchouar, puis devant la mosquée Sidi bel Hacène (39) pour s’arrêter sur la place des caravanes. Elle a chargé près du Caravansérail quelques ballots. Elle a réveillé tout le monde sur son passage. Entre le bruit de la ferraille, les sifflements du fouet, les cris des cochers et les grelots accrochés aux harnais, peu d’habitants sont épargnés.  La ville se réveille d’un coup dans ce tintamarre.

Notes

36- Jean Léon dit l’Africain, professeur d’Arabe à l’université de Bologne, né à Grenade en 1489. Recueilli par le pape Léon X, qui lui donne son nom, dès lors il s’appelle Yahia el Asad el Gharnati ie Jean le Lion de Grenade.

37- Auteur d’un dictionnaire Français-Berbère et un des créateurs du musée de Tlemcen. Son œuvre est immense.

38- A. Fourquier – Les causes célèbres, 1859.

39- Art Hispano-mauresque. Construite par Abou Saïd Othman au XIIIe siècle. Cf L’art hispano-mauresque des origines au XIIIe Siècle, d’après W et G.Marçais. Paris Van Oest 1932.

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Sur la place, tous les passagers sont là. On n’attend plus que madame Pétra Camara,  veuve Ximénès (40), la dernière passagère, une jeune Espagnole qui vient d’arriver à Tlemcen. L’Agha ben Abdallah et son secrétaire interprète Hamadi ben Cheikh se sont installés les premiers dans le coupé, place réservée aux  passagers de marque. Ces derniers devaient partir la semaine précédente, mais le coupé avait été retenu et l’Agha ne voulait voyager qu’en coupé. Sur les banquettes ont déjà pris place place monsieur Valette, un commerçant d’Alger, assis à gauche contre la cloison de séparation du coupé. En face de lui, le docteur Lenepveu (41) et sur la banquette près de la portière arrière de la voiture, madame Ximénès. Lui faisant face, le jeune soldat Jean Nicolas Geoffroy, un sapeur du génie, qui part en permission.

En attendant l’ouverture de la Porte des remparts, les passagers font connaissance. Le soldat Geoffroy interpelle la jeune femme:

– C’est la première fois que vous prenez la diligence ?
Non, la deuxième, répond-t-elle, et elle ajoute : mon père a pris la première diligence qui  a circulé entre Reus et Barcelone en 1818, une révolution!

Le docteur Lenepveu, qui écoute distraitement, ajoute d’un  ton  péremptoire: « De toute façon, dans très peu de temps, le train aura tout changé, et les diligences disparaîtront». Il faudra attendre encore quelques années: la première ligne de chemin de fer, longue de cinquante kilomètres et qui relie Alger à Blida, fut inaugurée le 15 août 1862 (42).  En France, le train roulait depuis le 26 août 1837 (43). Couvertes par le bruit de ferraille et les cris des cochets, les conversations s’arrêtent.
Les chevaux (44) s’ébrouent et piaffent. La diligence est prête pour le départ, mais le brigadier Benoît se fait désirer pour ouvrir la porte de la ville. Celle-ci était fermée de vingt deux heures à quatre heures du matin. Le jour du départ de la caravane est exceptionnel, le caporal doit donc l’ouvrir à trois heures. Fier de son nouveau galon étrenné la veille, et engoncé dans son rôle, il fait attendre tout le monde au moins cinq  minutes pour bien montrer son importance.  Ici, on en rit. Il a des clefs énormes à la mesure de la serrure et de son air supérieur. Les murs de la ville offrent des brèches par où tout le monde sort ou entre sans attendre l’ouverture officielle des portes.

Notes

40- Elle a 27 ans, et vit de ses rentes.

41- Le docteur était aussi un correspondant de la société de botanique. En avril, il aidait la mission de Mr Cosson, botaniste français. Cf Itinéraire  d’un voyage botanique en Algérie (1856).

42- En présence du maréchal Pélissier, duc de Malakoff, gouverneur général de l’Algérie.

43- La première ligne transportant des passagers entre Paris et Saint Germain en Laye longue  de 18 Kms, fut inaugurée le 26 août 1837.

44- Des Barbes. Cette race de chevaux est typique d’Afrique du Nord. « Marengo », le cheval de Napoléon 1er était un Barbe-arabe. En 1851, naît une institution originale en Algérie pour promouvoir la race et les achats pour l’armée: l’administration militaire de l’élevage du cheval. De ce fait, tous les services hippiques algériens furent rassemblés en un seul corps militaire.  Cité par Denis Bogros (1927/2005)- « Le Barbe, cheval du Maghreb» 1994. Cf aussi, le Pur-Sang, Chevaux d’exception, Editions Atlas 2011.

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Sur la place des caravanes, peu de monde ce matin. Les porteurs habituels, les soigneurs des chevaux se disputent les quelques restes des agapes qui se sont tenues la veille au café. Il y a bien eu un galop de cavaliers peu de temps après le départ de la diligence, mais seul le capitaine Péan (45) les aurait remarqués. Un serviteur du nom de Thomas le confirmera plus tard. Le ciel est sombre et l’atmosphère tendue. Le capitaine Doineau,  chef du Bureau arabe de Tlemcen, est loin de penser que sa vie va basculer dans un peu moins d’une heure. Il dort. C’est ce qu’il dira au procès.

La Porte des remparts, épaisse, bardée de croisillons de ferrures, s’ouvre enfin, et Damcen commence comme à son habitude à insulter (46) les chevaux et à lancer des jurons. Heureusement, peu de voyageurs comprennent l’espagnol, sauf la jeune veuve qui rougit de confusion. La diligence s’ébranle dans un bruit de ferraille assourdissant.  Elle est vieille (47), c’est une laissée pour compte. Ce qui la distingue peut-être, c’est son chargement. Au sommet de l’impériale près du conducteur, des bottes d’alpha, des sacs de pommes de terre, de pois chiches, des couffins de dattes et quelques bagages. Les huit robustes chevaux (48) ne sont pas de reste pour tirer le lourd attelage.

Comme les diligences qui circulaient en France et surtout en Corse, celle de Tlemcen est peinte en jaune mimosa, rechampi de rouge, et montée sur de grandes roues. L’intérieur est usé, sent l’ail, le cuir mouillé et la sueur. Sur le devant de la caisse, le coupé de trois places est garni de coussins de velours d’ Utrech. A l’arrière, séparées du coupé, et se faisant face, les deux banquettes de quatre places sont recouvertes de cuir râpé et affaissé. Aujourd’hui, seules six places sur onze sont occupées. Le lourd chargement de l’impériale les remplace largement. Malgré son âge, elle est jolie, et d’une belle allure, tout comme les postillons, qui soignent aussi leur tenue. Ils ressemblent un peu à ce Monsieur Loyal qui présentait le spectacle au cirque.

L’attaque de la diligence de Tlemcen
Vendredi 12 septembre 1856

A la sortie de la ville, la route d’Oran est en forte pente et il faut rouler les freins serrés. Le crissement des patins sur les roues hurlent. Maréchal retient tous ses chevaux en même temps, moment difficile pour le jeune postillon. En laissant la route de Sidi bel Abbés à droite, la pente sinue pendant cinq kilomètres jusqu’à l’Oued Sikkah puis devient plus

Notes

45- C’est ce qu’il déclarera aux Assises. Au départ de la diligence,  il vit  partir deux cavaliers au galop dans la même direction. L’un était monté sur un cheval gris.

46- Les  cochers espagnols excellaient dans ce genre: « Anda ya Hijo de P…»  «cabron » et j’en passe.

47- Beaucoup de diligences achetées sur le continent, sont d’occasion. Elle ressemble en tous points à celle du courrier de Lyon.  La France commence à abandonner ce moyen de transport au bénéfice du train qui va plus vite,  plus confortable et vend ses voitures à l’étranger.

48- Pour des trajets plus courts, les diligences étaient tirées par 4 ou 6 chevaux. La diligence de Tlemcen en avait 8 du fait de son lourd chargement en marchandises, de ses onze voyageurs, et de la distance à parcourir.  Les chevaux étaient attelés par rang de 4. Les diligences très lourdes, atteignent quelquefois 3 tonnes.

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carrossable.  A l’intérieur de la voiture, tout le monde somnole ou dort. La voiture roule bon train (49). Dans le petit matin, l’attaque est bien préparée. Des guetteurs laissent passer la diligence et tirent deux coups de fusils à blanc. Une vingtaine de cavaliers, auxquels se joignent deux autres richement vêtus, probablement les chefs, ne tardent pas à rattraper la diligence en tirant des coups de feu. C’est la confusion générale. Tout le monde crie, les chevaux hennissent, les pétoires claquent, la fumée de la poudre envahit le terrain en pente, propice à l’embuscade.

Les passagers sont tous bien réveillés maintenant et chacun de croire, l’un à une fantasia, c’est monsieur Valette, l’autre à une haie d’honneur pour l’Agha, s’exclame la veuve Ximénès. Seul le docteur Lenepveu se méfie et conseille aux passagers de se coucher au fond de la voiture. A ce moment, celle-ci n’a pas encore atteint le pont de Mascara aux trois arches. Les balles sifflent. Chacun essaie de se protéger. Malheureusement, monsieur Valette est touché par une balle perdue et s’affaisse sur le docteur, en s’écriant: « Ah! je suis perdu! j’ai une balle dans le ventre! Ah! ma pauvre femme! Ah! mes pauvres enfants!».

Les balles fusent de partout, l’une d’elles coupe en deux la longe du fouet d’ Aldegner. Un des assaillants, Kaddour bou Medine, le chaouch de Bel Hadj, met en joue le jeune postillon et tire, mais Maréchal l’a vu à temps, il esquisse un mouvement de recul, évite la balle de justesse, saute de son cheval et s’esquive dans les fourrés avec Menidès. Il l’a échappé belle. Trois chevaux derrière lui sont percés de balles et s’effondrent. Bien que blessé légèrement au genou, Aldegner parvient à s’enfuir après avoir assisté à l’agression de l’interprète Hamadi, le secrétaire de Ben Abdallah, par un assaillant au visage voilé et aux bras fortement basanés. C’est tout ce qu’il a vu, la peur a fait le reste. C’est Hamida, l’autre chaouch de Bel Hadj qui a tiré, mais son pistolet lui a éclaté dans la main. Il est blessé. Ce sera une des pistes pour remonter aux coupables.

L’Agha Ben Abdallah est tué à bout portant d’un coup de pistolet, et son secrétaire Hamadi ben Cheikh gravement blessé par un yatagan. On retrouvera sur l’Agha quatre blessures par balle, toutes mortelles, et une par couteau, et sur Hamadi douze blessures par coups de poignard et une par arme à feu. C’est de l’acharnement, de la haine ? Ou bien une Fitna (50) longtemps retenue ? Soudain, un des bandits veut frapper la jeune Espagnole de son couteau. Le courageux docteur s’interpose en lui disant:  «Tu ne voudrais pas tuer un toubib » ? Le bandit hésite, lève le couteau, le baisse, puis marmonne deux ou trois mots en arabe et part de l’autre côté du buisson. Tuer un médecin, un homme savant, un Fkih, cela ne se faisait pas. C’était une tradition. La jeune veuve est sauvée, mais elle a quelques cheveux brûlés. Un cavalier sur un cheval blanc (51) donne l’ordre en arabe d’épargner les Roumis, peut-être est-ce Bel Hadj lui-même? Il connaît tous les passagers pour les avoir croisés sur la place à Tlemcen. Profitant du désordre, le soldat Geoffroy et le docteur Lenepveu, soutenant la

Notes

49- La vitesse est de 15 Km/H en moyenne, selon la charge.  La vitesse des trains à la même époque est de 30 à 35KM/H- La première ligne de chemin de fer, fut celle d’Alger à Blida, longue de de 50 kms. Commencée en 1858, elle fut inaugurée, par le Maréchal Pelissier  le 15 août 1862.

50- Mot arabe qui se réfère à la guerre civile. Ici , employé dans le sens de vengeance tribale.

51- Le Barbe peut avoir différentes robes. Les blancs étaient rares, les gris, les pommelés,  plus nombreux, mais encore plus rares étaient les noirs.

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jeune femme se cachent dans les fourrés, puis voyant que personne ne fait attention à eux, se mettent à courir vers le village de Négrier (52) situé à deux kilomètres de là, où ils donnent l’alerte.

Tous reviennent une heure plus tard, vers quatre heures du matin, avec le maire de Négrier (53), des villageois, des chasseurs, un cantonnier, tous armés, accompagnés de deux gendarmes venus constater les dégâts et évaluer les pertes.  L’Agha est mort, son secrétaire interprète mourra dans la matinée. Monsieur Valette, étendu sur la banquette et encore conscient, râle. Il expira dans  l’après – midi, sa blessure au ventre (54) lui ayant été fatale. Trois chevaux tués gisent au sol, un autre détaché broute l’herbe un peu plus loin, les quatre autres sont encore attelés.  Maréchal s’empresse de les libérer. Les gendarmes remarquent que rien n’a été volé. Toutes les affaires des passagers et les provisions jonchent le sol, intactes. Seule a été dérobée la légion d’honneur de l’Agha. A-t-on voulu atteindre la France dans son symbole ? Est-ce une signature? On ne la retrouvera jamais. Le crime est-il politique? Ou s’agit-il, sous couvert d’une vengeance, de faire disparaître celui qui était exécré, de lui faire payer ses excès de pouvoir et de prendre sa place ? Est-ce une lutte tribale ? C’est un acte de guerre dit un gendarme, rien n’a été pris. Ce sont les premières réactions.

Arrivé sur les lieux, le maire de Négrier (55), charge le docteur Lenepveu d’aller prévenir le chef du Bureau arabe. Celui-ci enfourche un cheval abandonné par les assaillants et part sur le champ. Quelque temps plus tard, il arrive tout essoufflé au domicile du capitaine, où il dût attendre quelques instants qu’on lui ouvre la porte: A cette heure matinale, tout le monde dormait. C’est l’ordonnance de première classe Vinot qui arrive le premier. Il se hâte d’aller prévenir son chef. Aussitôt réveillé, le capitaine Doineau ordonne qu’on aille préparer les chevaux puis, accompagné de quelques cavaliers, se rend sur les lieux. Il constate ce que le docteur lui a rapporté. Il ne montre ni étonnement, ni émotion. Il regarde la scène de l’attaque comme s’il s’attendait à ce drame. L’Agha avait beaucoup d’ennemis. Le capitaine avait l’habitude des morts brutales. Les attaques et razzias étaient courantes. Avant d’être nommé à son poste, les nombreuses chevauchées et assauts auxquels il avait participé l’avaient aguerri, c’est le moins que l’on puisse dire. Fort de son inspection, Doineau retourne à Tlemcen et se rend auprès du général de Beaufort d’ Hautpoul (56), commandant de la subdivision, pour lui faire son rapport. Tous les témoins sont d’accords pour reconnaître que l’affaire est grave et que le capitaine semble insensible. Plus tard au procès, le commissaire de police Cramer aurait dit,  selon  Mr d’ Heix, directeur du télégramme à Tlemcen:  « Le capitaine n’est pas encore arrêté; mais je le tiens par un pied; si je le tiens par la

Notes

52- Son nom fut donné à ce village situé à 6 kms de Tlemcen. Le Général Négrier fut tué le 25 juin 1848 à Paris, à l’entrée du Faubourg St Antoine lors de l’insurrection.

53- Sous la IIe République, et l’institution en décembre 1848 de 3 départements: Alger, Oran, et Constantine, les sous-préfets et les maires sont nommés.

54- Mr Valette a été blessé d’abord au bras, puis dans la partie droite du bas ventre.

55- Le village de Négrier, fut créé par décret du 11 janvier 1849- Les premiers adjoints spéciaux furent Charles Gatinois et Jean Menjou.

56- Charles Marie Napoléon de Beaufort d’Hautpoul -1804/1890.

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jambe, gare à lui!»  Cette phrase en dit long à elle seule sur la lutte sourde qui existait entre les civils et les militaires.

Au préalable, plusieurs indices ont été recueillis sur place par le maréchal des logis Gauthrot et les deux gendarmes, venus de Tlemcen et seront lourds de conséquences. Outre les traces des balles, surtout celles qui avaient transpercé les tôles de la diligence, on trouva des débris de pistolets, des fragments de bourre, dont un papier sur lequel des noms étaient écrits au crayon, dont celui  de  « Douan » qui signifie « réunion» en arabe. Or le capitaine Doineau avait un surnom en arabe: Sidi Douan, et Douan et Doineau s’écrivent de la même façon en arabe. Méprise ? Volonté de nuire? La confusion induite par le traducteur, lors des audiences, sera manifeste.  On trouva aussi un papier qui n’avait pas servi de bourre, mais qui paraissait avoir servi à envelopper des cartouches dans les magasins de l’Etat, c’est-à-dire de l’armée, c’est-à-dire du Bureau arabe. Serait-ce la preuve de la complicité du capitaine? Mais Si Mohamed son secrétaire, « le petit Doineau » comme on le surnommait,  avait pu, lui aussi, disposer de ces enveloppes.  Auprès du capitaine, il avait accès à tout ce qui se trouvait au Bureau arabe. Pourtant le doute s’installa. Tous ces objets furent remis entre les mains de monsieur Droulin (57), juge de Paix de Tlemcen, après procès-verbal.

Plus tard, le juge de Paix et monsieur Cramer, le commissaire de police à Oran détaché sur place, se concertèrent pour mener une instruction. Ces papiers en apparence anodins leur paraissaient en effet très importants. Et ils le furent, surtout pour le commissaire Cramer, dont l’opinion était déjà faite. Il  témoignera à charge contre le capitaine.

Les chevaux qui en avaient réchappé furent attelés à la diligence et, vers six heures du matin, elle regagna Tlemcen, avec à son bord les blessés et le cadavre de l’Agha déposés à l‘hôpital militaire, au Méchouar.  La diligence fut ramenée sur la place des caravanes, non loin du Caravansérail. Les curieux qui s’amassaient sur la place pour voir le cadavre de Ben Abdallah furent unanimes: il ne pouvait s’agir que d’une vengeance, ce dont certains se réjouirent.

Cet attentat, on s’en doute, sema le trouble et l’inquiétude non seulement parmi la population des Ouled Riah, mais aussi dans la ville. Des bandits si proches bravaient l’armée ? Les commerçants aussi étaient inquiets, les diligences ne voulaient plus circuler sans escorte. Comment faire pour commercer ? Se déplacer? Et s’il y avait des représailles ? Les familiers de l’Agha disaient, triste consolation, que celui-ci aurait pu échapper à cet attentat s’il était parti la semaine précédente comme prévu. Mais, on le sait, le coupé n’était pas disponible et l’Agha ne voulait voyager que dans celui-ci pour  ne pas être assis à l‘arrière de la diligence, mêlé aux autres voyageurs. Il en avait les moyens.

A l’audience, malgré le témoignage du docteur Lenepveu qui, on s’en souvient, avait réveillé le capitaine, des témoins affirment avoir vu et entendu Doineau sur les lieux de l’attaque.  Partiaux et se contredisant tout le temps, ces témoins n’étaient pas crédibles, mais la Cour maintint son accusation. Elle est partiale, écrivit le général du Barail dans ses  Souvenirs.  Les assaillants parlaient en arabe, le capitaine aussi. Mieux, les témoins auraient reconnu son cheval, un superbe Barbe gris. Bel Hadj avait le même. On dira plus tard, qu’il était monté

Notes

57- Lorsque le dossier fut transféré à Oran, le juge Droulin et l’interprète du tribunal de Tlemcen, Mardochée Darmon, furent révoqués.

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sur un cheval blanc. Qui croire? La jeune veuve Ximenes, citée comme neuvième témoin, déclara avoir entendu un ordre en français: « ne frappez que le bachaga ». Ce qui impliquerait l’officier français. Cette déclaration est peu vraisemblable, puisque tout le monde s’exprimait en arabe. Le docteur Lenepveu, quant à lui, affirme qu’il n’a rien entendu de semblable, il était bien plus près et avait deviné avant tout le monde qu’ils étaient attaqués.  La jeune Espagnole revint plus tard sur son témoignage, elle n’était plus sûre de rien. Pour le tribunal, rien n’y fit.

Le capitaine Doineau déclara s’être rendu la veille du drame, au domicile de son voisin monsieur Peyre, un négociant de la ville où se trouvait déjà une douzaine d’invités, dont le capitaine Péan et l’officier d’administration Pécheret, sa femme et sa fille. Il ajouta: « La soirée fut agréable, avec les invités après le repas, nous sortîmes faire un tour».  Puis le capitaine Doineau prit congé. Il rentra chez lui vers vingt trois heures en compagnie du capitaine Péan auquel il avait offert l’hospitalité. Les deux hommes bavardèrent quelques instants encore, puis chacun regagna sa chambre vers minuit. La rumeur courut selon laquelle entre minuit et trois heures du matin, le capitaine, excellent cavalier, aurait pu très bien se rendre sur les lieux de l’attaque, distants de quelques kilomètres à peine.  Le capitaine Péan, qui dormait, aurait servi d’alibi. L’accusation tint compte des témoignages des hommes impliqués alors que, deux jours plus tard, tout ce monde disait le contraire et que plus personne n’était plus sûr de rien.  Pourquoi la Cour persista-t-elle dans son accusation à charge?

Sur la place d’où était partie la diligence se trouve le café, du Caïd Bel Kheir, tenu par Mustapha Ben Chaban. La veille, une grande agitation avait régné tout l’après-midi et une bonne partie de la nuit avec des allers et venues inhabituels. Une des fenêtres de la maison (58) de l’Agha donnait sur la place et, alerté par ces bruits, ce dernier avait observé à travers le moucharabieh plusieurs de ses ennemis qui entraient et sortaient du café.  Il avait surtout remarqué Bel Hadj, le plus farouche, très élégant dans son burnous d’une blancheur éclatante, accompagné de son secrétaire Kaddour bou Médine, et Mamar, un coupe jarrets employé aux basses besognes. Derrière eux, l’Agha des Ghossels, Abd el Hamoun Brahim et sa légion d’honneur, Bou-Naoua et le brigadier Boukra (59). En somme, une importante réunion d’hommes déterminés qui ne laissait présager rien de bon. Imbu de sa position et de ses appuis militaires en haut lieu, l’Agha ben Abdallah ne craignait personne. Il eut tort. L’Agha, parti de Sebdou au début septembre, était arrivé quelques jours plus tôt à Tlemcen chez son gendre, pour rejoindre sa femme, son fils Mohamed et sa fille en couche. Pour ne pas provoquer l’autorité militaire de Tlemcen, l’Agha avait laissé son Goum aux portes de Tlemcen, il le regrettait déjà.

L’Agha, un Berbère de la confédération des Sanhadja (60), était un homme d’expérience et, s’il n’avait pas peur, la présence de ses ennemis, réunis dans un même lieu, l’inquiétait. Il retourna pourtant se coucher sur sa natte et ne vit rien de la suite des événements.
Plusieurs chaouches de Bel Kheir partaient en courant, revenaient, entraient et sortaient du café comme attaqués par des mouches. Au tribunal, Bel Hadj et plusieurs autres coalisés déclarèrent: « Le capitaine avait organisé une réunion au café, et nous a obligés à prêter serment ».  Le tenancier du café, Mustapha Ben Chaban, cité comme témoin, déclara qu’il n’y avait pas eu de serment. Les coalisés dirent que le capitaine les avaient forcés à jurer sur le livre. Ineptie et inventions de femmes, répondit Doineau. En fait, nous le saurons plus tard, tous ces hommes préparaient l’attaque de la diligence, et cette soi-disant confusion cachait un plan bien établi. Le calme de l’Agha, au matin du départ, est étonnant. Comment le remue-ménage de la veille ne l’avait-il pas mis en éveil ? Alerté ? Pour son voyage, il n’accepta même pas de gardes. Sans doute ses mauvaises relations avec le capitaine Doineau expliquent-elles son attitude. En d’autres circonstances, le chef du Bureau arabe aurait proposé une escorte à l’Agha. En tant que grand chef arabe qu’il fallait protéger, ce dernier y avait droit, en dépit des sentiments personnels des uns et des autres.  L’inimitié entre les deux hommes fut lourde de conséquences.  Elle était telle que le gouverneur général de l’Algérie,  Jacques Louis Randon, en déplacement à Tlemcen quelques mois plus tôt, chargea le général du Barrail (61) qui l’accompagnait de  recevoir les deux hommes et de les entendre. Ce dernier constata qu’ils se détestaient. Le capitaine Doineau lui aurait dit à cette occasion, en parlant de l’Agha Ben Abdallah: « Il n’y a qu’un parti à prendre, s’en défaire, et

Notes

58- La maison de son gendre Mouley Sadeck. Une des seules à posséder un étage. Comme certaines maisons à Tlemcen , l’entrée avait un couloir coudé.

59- Tous seront cités aux Assises, tous coupables.

60- Les Khebichat des Beni-Snous d’après Martine et Edmond Gouvion- in « Kitab Aayane el Maghrib, Alger 1923, par le Dr M- A Aït Yahia et Zoulikha Khebichat»

61- Général du Barrail- 1820/1902.

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tous les moyens sont bons». Cette déclaration pesa lourd dans l’arsenal des soupçons contre Doineau. Pourtant, dans ses « Souvenirs »( 62) le même général ne croit pas à la culpabilité du capitaine.

Ben Abdallah, chevalier de la Légion d’honneur depuis le 23 janvier 1855, est le fils d’un marabout, taleb instruit et esprit fin selon les notes sur ce chef. De plus, il maîtrisait bien le français, qu’il écrivait, servait d’agent et fournissait aux Français des renseignements forts utiles selon l’avis unanime des généraux qui l’avaient approché. Ben Abd Allah n’était que Cadi lorsque les Français entrèrent dans Tlemcen. Ses ancêtres, des Aït-Khebbach, étaient issus du Taflilat (63). En juillet 1856, avec son Goum et ceux de Sebdou, avec les spahis et les quatre escadrons de chasseurs d’Afrique du général de Montauban, il avait combattu contre les tribus coalisées sous les Beni-Snassène (64), qu’ils soumirent.  C’est pour le récompenser de ses appuis militaires et des informations qu’il avait fournies au général Bedeau sur l’état du pays que le maréchal Bugeaud et le général Lamoricière lui avait  octroyé le titre d’Agha .

Avec ce nouveau titre, il recevait 3000 francs par an, percevait un vingtième de l’impôt, deux dixièmes des amendes infligées par les chefs arabes, un dixième sur celles infligées par les chefs français, sans compter tous les profits secrets que lui assurait son pouvoir. Ce titre d’Agha l’avait enrichi et la Légion d’honneur lui ouvrait les portes des cercles militaires. Il en était fier.

Du fait de sa position, cet homme était craint, envié et détesté par ses congénères, qu’il pressurait et qui voyaient d’un mauvais œil ses pouvoirs étendus. Ceux-ci lui permettaient d’avoir la main mise sur la nomination de ses subordonnés, et même sur les mouvements des officiers d’autres Bureaux arabes, comme celui de Sebdou (65) par exemple, qu’il voulait évincer.  C’était une grande personnalité algérienne, qui comptait beaucoup. Mais du fait de son arrogance, son étoile commençait à pâlir sur la place d‘Oran et il le savait.

Quelques mois auparavant, au cours d’une réunion à Oran avec le capitaine Doineau, le général de Montauban avait fait entendre à ce dernier qu’il pourrait confier à l’Agha « des missions non exemptes de périls ou même encore entretenir ou éveiller la jalousie des autres chefs arabes mécontents de ses prérogatives et notamment celle de l’Agha Bel Hadj qui le détestait (66)».

D’une famille de militaires, Doineau avait intégré de longue date le respect de la hiérarchie et le sens de la discipline. Pas question pour lui d’accepter, de refuser ou de commenter ces propos de salon. Homme intelligent, il connaissait maintenant les desseins politiques du gouverneur de la province et savait ce qu’on attendait de lui. A-t-il répandu et entretenu habilement autour de lui les souhaits exprimés en “ haut lieu ”?  Il n’était pas le seul puisque, dès le crime connu, l’opinion publique désigna le général Mantauban comme l’instigateur de l’affaire. Par la suite et après d’habiles manœuvres et d’influences occultes dans la hiérarchie militaire, cette même opinion publique se retourna contre le capitaine Doineau.

Notes

62- Général du Barail « Souvenirs «  Librairie Plon-1897.

63- Région du Sud-Est du Maroc.

64- Nom des montagnes du Nord-Est du Maroc où vivait la confédération tribale des Beni-Snassène, frontalière de l’Algérie.

65- Le capitaine Leroux était commandant de la place, et leurs rapports étaient si mauvais qu’il comptait demandait sa destitution au général de Montauban, lors de son voyage à Oran.

L'Affaire du capitaine Doineau (Deuxième partie)

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L’ agha avait déjà échappé à plusieurs tentatives d’assassinat dans le bled. A l’occasion d’une invitation, une diffa, repas d’honneur dans une tribu, il fut blessé à la poitrine d’un coup de feu. C’était en 1850. El Yamani, un chef influent qu’il avait humilié, chargea Moulay-Adell, son secrétaire, de lui trouver un homme capable de le débarrasser de Ben Abdallah. Pour l’anecdote, El Yamani avait promis sous serment la somme de 500 douros (67).

Le jour venu, il n’a pas la somme. Les complices se méfient, il leur remet des bijoux, mais ceux-ci trouvent que le compte n’y est pas. Ils vont alors dénoncer Yamani à Ben Abdallah. Celui-ci les récompense en les dénonçant à son tour aux autorités.  Tous les acteurs de cette sordide affaire se retrouvèrent à la Casbah d’Alger, où ils restèrent plusieurs années. Ils échappèrent au conseil de guerre et reprirent leur habituelle guerre tribale.

Ben Abdallah était un homme sévère, jaloux de ses prérogatives et de son pouvoir qu’il devait, on l’a dit, au général Cousin de Mantauban et aussi aux bonnes relations qu’il entretenait avec la générale, épouse Cousin de Mantauban. Celle-ci lui avait permis de prélever un impôt sur le miel des Kabyles, ce qui était illégal pour un Arabe (68). Cette relation particulière avec la Générale suscita une série de malentendus plus ou mois offensants, que les familiers du général de Mantauban attribuaient au scandale Doineau. Ces commérages furent balayés par le capitaine Bergognié (69), petit-fils du général, qui déclara dans une lettre célèbre : ” Ma grand-mère, née en 1802, avait donc 54 ans en 1856 et je doute fort qu’après treize maternités (70), elle ait réussi à dissimuler la trace des ans. Pour qui connaît les Arabes, ce côté romanesque de l’affaire me semble improbable”. Ce qui est certain, c’est que l’Agha et la générale entretenaient des relations suivies et chaleureuses. Peut-être une passion commune pour les courses de Mostaganem ? On le sait maintenant, l’Agha était en fait l’argentier de la générale et ces deux personnages, si éloignés et si différents, s’estimaient.

C’est le commandant Bernard, commandant la place de Tlemcen, qui le premier fait parvenir au général de Montauban, commandant de la province d’Oran, une lettre (71)  l’informant du drame de la diligence. Il fournit des détails sur l’attaque, donne des noms

Notes

67- Ce nom vient d’Espagne  (la piastre forte équivalait à cinq francs quarante centimes). Par la suite un Douro valait 5 francs.

68- Les sources écrivent:  «  Ce qui était illégal pour un  Arabe » or, l’Agha était un Berbère et à ce titre sans passe-droits, il pouvait le faire. Mais l’aide de la générale n’était pas négligeable. 69- La dernière fille du général épousa un Bergognié.

70- Dont 6 vivants,  4 filles et deux garçons, Charles et Romain.

71- Qu’il confie à Moulay Sadek, le gendre de l’Agha ,  chargé de la lui remettre.

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d’assaillants, dont le spahi Bou Kraa, attaché au Bureau arabe,  qu’il soupçonne être le chef, et demande à rester en-dehors de cette affaire qui lui semble très grave. Détail important: Bou Kraa, aux ordres du capitaine Doineau, possédait un cheval blanc, le même que celui qui avait été vu sur les lieux de l’attaque. Cette information ne fut pas traitée avec sérieux.

Comme on l’a dit plus haut 72,  la décision de faire venir à Oran le capitaine Doineau est surprenante. Celui-ci reprocha et à juste titre au général de lui avoir ordonné de quitter son poste dans une situation aussi sombre, laissant ainsi libre cours non seulement aux assassins, mais aussi aux rumeurs. Cet ordre l’avait rendu furieux au point d’en perdre toute retenue.

– Mon général, dit-il, me convoquer ici et dans les circonstances actuelles, c’est me perdre. La suite de l’affaire lui donna raison.Calmez-vous mon ami, je ne cherche à savoir que la vérité.

Dans son exaltation, Doineau oublie le respect de la hiérarchie, s’emporte, crie dans le bureau du général, risque les arrêts. Il s’excuse aussitôt, les liens qui unissent les deux hommes depuis si longtemps tempèrent la situation. Les camaraderies de combat sont tenaces. Mais le mal est fait. Très perturbé, Doineau repart à Tlemcen mener sa propre enquête. L’affaire lui échappe complètement, trop de monde est mobilisé, les uns officiellement, comme le juge Droulin, le commissaire Cramer et les gendarmes, les autres officieusement comme le docteur Bernard de l’hôpital militaire et divers officiers supérieurs qui renseignent le général de Montauban.  Doineau a perdu son calme habituel. Il devrait collaborer avec le juge, mais il le fait avec une telle mauvaise grâce que cette situation arrive aux oreilles du général. Et le général va convoquer une nouvelle fois Doineau à Oran, tandis que le commissaire Cramer commence à amasser des témoignages contre le capitaine.

L’attitude ambiguë du général correspond-elle à un plan mûrement réfléchi ? Ou bien traduit-elle la manière dont cet homme intelligent a su tirer parti des événement ? Pendant ce temps le commandant Bernard, qui se trouve à Tlemcen, le tient informé en sous-main. Comme on le constate, les informateurs se multiplient et avec eux la confusion.  Malgré cela, le général de Montauban ne cesse d’écrire à ses subordonnés de Tlemcen, pour recevoir des informations plus précises et pour activer l’enquête. Il menace même, par général Beaufort d’Hautpoul 73 interposé, de déplacer le capitaine Doineau si celui-ci ne fait pas  de progrès dans son enquête. Décidément, le chef du Bureau arabe a perdu son aura. Tout cela fait croire au capitaine Doineau que le général  a une part dans cette affaire. Il écrit dans ses mémoires posthumes: « ../…. à peine arrivé à Oran, je perçus l’écho des bruits publics qui accusaient nettement le général d’avoir trempé dans le crime, bruits faux quant à sa consommation matérielle, mais plus fondés quant à sa consommation morale».  On se souvient de l’entretien qu’avait eu le capitaine et le général à propos de l’Agha Ben Abdallah.

Impatienté par ce flot d’accusations invérifiables, et tous azimuts, le général fait donc appeler Doineau à Oran pour la seconde fois, sous le double prétexte de lui confier la direction des Affaires arabes en remplacement du commandant Chanzy, et de le nommer bientôt chef de bataillon. En vérité, il veut l’interroger pour se faire sa propre opinion : Les informations

Notes

72- page  6

73- Marquis de Beaufort d’Hautpoul, général de  brigade, Commandant la subdivision de Tlemcen a 52 ans.

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s’accumulent et il commence à croire à l’implication de Doineau, mais ne sait pas à quel niveau. Leurs destins s’entrecroisent, mais les enjeux sont différents. De nouveau de retour à Oran, le capitaine ne retourna jamais à Tlemcen.

Pourtant, quelques jours après cette entrevue musclée avec le capitaine, le général gouverneur prend une décision étrange. Il décide de se rendre à Tlemcen, avec son fils Charles (74) comme interprète, pour interroger en prison les présumés coupables. Cette démarche est contraire à la norme juridique, puisque le crime avait été commis en territoire civil, précisément raison pour laquelle le capitaine  fut  traduit devant une cour civile. De retour à Oran, le général Cousin-Montauban en sait assez pour demander au commandant Chanzy (75) d’aller arrêter le capitaine Doineau. Celui-ci loge depuis sa convocation à l’hôtel de France, au bas de la rue Philippe. Chanzy, qui est un ami fidèle de Doineau et qui le restera, rechigne: Cette mission le rebute d’autant plus qu’il croit ferme,  ( il sera un des seuls),  à l’innocence de son ami. Mais il obéit. Le vendredi 17 octobre, il se rend au café habituel de son camarade, où il le trouve en grande tenue, et lui annonce son arrestation. Doineau est tellement sûr de lui qu’il le suit sans créer de difficultés. Il se sent capable de prouver la machination dont il est victime. Il ne se doute pas encore que la machine judiciaire va le broyer. La lutte qui l’attend n’est pas la même que celles qu’il menait dans son fief.  Il était habitué aux cavalcades, aux assauts sanglants, aux razzias et aux sentences expéditives. Il sera démuni face aux lois, à leurs subtilités, à leurs rigueurs. Défait par la mauvaise foi des accusés, des témoins à charge, des avocats, surpris par le ton du Président qui ne respecte ni son grade ni sa position:   «Taisez-vous»  lui dit-il plusieurs fois – vous n’avez pas la parole – on ne vous a pas interrogé ». Au fil des audiences, Doineau comprend et enfin vaincu, se tait.

Le surlendemain, lundi 20 octobre 1856, la vie du capitaine bascule. Pour la première fois, il est interrogé par Mr Thomassin, juge d’instruction d’Oran.  Confronté le lendemain à ses accusateurs, la machine judiciaire est en marche, elle ne s’arrêtera plus.

Les véritables enjeux

Le 4 mars 1848, l’Algérie avait été déclarée partie intégrante du territoire français et le 9 décembre 1848, les Provinces d’Alger, d’Oran et de Constantine étaient devenues trois départements. De 1851 à 1858, l’Algérie fut gouvernée  par le gouverneur général Jacques

Notes

74- Son fils aîné Charles, officier,  maîtrise aussi la langue arabe. Il finira sa carrière Général de brigade.

75- Chanzy, Davout et Doineau ancien boursiers de la Flèche ou de Saint Cyr, se connaissaient très bien. Chanzy est Général de brigade et Davout neveu du Maréchal Davout fut aussi général de division.

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Louis César Randon (76) (1795/1871), ex-colonel du 2ème Chasseur d‘Afrique (77), nommé Maréchal de France en 1856 après la conquête de la Kabylie. Il y combattit âprement les tribus des montagnes et y fit prisonnière la Jeanne d’Arc du Djudjura: Lalla Fatma N’Soumer (78) (1830/1863).

Le capitaine Doineau s’est en fait trouvé pris au cœur de la lutte entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire pour le contrôle de la colonisation de l’Algérie, événements historiques majeurs. Les civils ne supportaient plus la main mise des Bureaux arabes, dont ils voulaient la suppression. Les militaires tinrent bon. Jules Favre, avocat de l’opposition, défendit les vues des civils et appuya le parti des colons contre la politique arabe de Napoléon III. Le projet d’instaurer un royaume arabe en Algérie uni à la France et dirigé par des autochtones fut finalement abandonné en 1869. Il n’avait pas résisté à l’opposition des colons, à l’hostilité d’une partie de l’armée, dont les généraux Pelissier et Mac Mahon, pas plus qu’à la famine qui avait affecté la colonie en 1860.

En 1856, l’affaire Doineau marque la première phase de ce changement majeur de politique, suivi en 1858 de la suppression de Gouvernement général et de la création du ministère de l’Algérie et des Colonies, supprimé en 1860.

Le cousin de l’Empereur, Napoléon Joseph Charles Paul Bonaparte, dit « Plon Plon »,  fut nommé Ministre pour l’Algérie et les colonies, charge qu’il assura du 31 août 1858 au 21 mars 1859. Justin Napoléon Prosper de Chasseloup lui succéda, du 24 mars 1859 au 24 novembre 1860.

On peut donc dire que le véritable enjeu du procès Doineau est celui des bureaux arabes. C’est l’acte fondateur d’une nouvelle administration du pays, et le signe d’un nouvel ordre.  Selon Ernest Lavisse (79), nous entrons dans la deuxième phase du second Empire, qu’il

Notes

76- Le Maréchal Comte de Randon, (1795/1871), Ministre de la guerre en 1851, quitte ce poste pour être nommé gouverneur général de l’Algérie le 11 décembre 1851. Il est le fondateur de la Société historique algérienne dont la 1ère séance inaugurale se tint le 1er mars 1856, sous la Présidence de Mr Berbrugger. (Berbrugger traduit de l’arabe: « Les voyages d’el-Ayächi et Moula Ahmed dans le sud d l’Algérie et des Etats barbaresques 1836». Cette société a éditée, un trésor bibliographique historique africain composée de 106 volumes de 1856 à1962: La revue africaine. La Société s’était donnée comme but de s’occuper de l’Histoire de l’Afrique en général. Elle peut se consulter intégralement sur internet:  http://www.algerie-ancienne.com/livres/Revue/revue.htm-  grâce au concours gracieux et aux travaux de Mrs Hassen Kheznadji, Mustapha Bachetarzi à Alger et Alain Spenatto à Aurillac, que nous remercions pour leur œuvre.

77- Leur devise: En avant tout est vôtre.

78- De son vrai nom: Fatma Sid Ahmed.  Par un stratagème hardi, le général Youssouf avec deux compagnies de troupes indigènes et sa division de Spahis, capture le 12 juillet 1857, près du pic Azerou N’Tohor, celle que l’on nommait: « La dame aux bandeaux au henné», ou aussi  «La Jeanne d’Arc du Djudjura» . La campagne a duré 45 jours du 19 mai au 12 juillet 1857.  Les pertes françaises se sont élevées à: 1500 officiers ou soldats blessés ou tués. Les Kabyles versèrent 2 millions de francs en indemnité.

79- E. Lavisse( 1842/1922) Historien agrégé. Professeur de la chaire d’Histoire à la Sorbonne(1888). Fondateur des  célèbres manuels scolaires  «Lavisse». Auteurs de nombreux ouvrages dont:  Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1901) et  Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919 (1920-1922).

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qualifie de « libérale », et qui couvre les années 1860 à  1870, jusqu’à la guerre contre la Prusse et la défaite de Sedan, la première phase, qualifiée « d’autoritaire », s‘étant déroulée entre 1852 et 1860.

Les Bureaux arabes (80), avaient été créés en 1833 par le Général Trézel, et mis en place par le Général Avizard sur les instructions du Duc de Rovigo (81). Bugeaud, nommé Maréchal en juillet 1843, bénéficie de l’arrêté de 1844 qui réorganise les Bureaux arabes, pour appliquer ses propres méthodes.  Le capitaine Lamoricière (82) dirigea le premier Bureau arabe. Une partie de ces Bureaux fut supprimée le 27 octobre 1870, en 1871 pour le Sud. Au moment où éclatait l’affaire Doineau, un autre arrêté venait d’être pris  le 1er février 1854, en vue de la réorganisation de ces Bureaux jusque là rattachés à un service dépendant du ministre de la guerre et dénommé par l’arrêté du 22 avril 1837: “Direction arabe”.

Que s’est t-il tramé autour de ce drame ? Des événements qui dépassaient le cas du capitaine Doineau. Il s’agissait ni plus ni moins de l’avenir des Bureaux arabes et par là même, de leurs chefs, ou  plutôt de leur confrérie, car il s’agissait, d’une véritable confrérie aux pouvoirs étendus: Justice, état civil, culte, instruction publique, agriculture, police, impôts, amendes.

Sans oublier le pouvoir de nomination des chefs indigènes, tous ces pouvoirs sont aux mains d’un seul officier.  Ces officiers répriment les révoltes et ont le droit, après les razzias, de gratifier ceux qui les ont bien servis. En quelque sorte des potentats, ils ont plus de pouvoir que le plus grand des chefs traditionnels. Ce qui étonne dans cette lutte sourde à l’intérieur de l’armée même, c’est la position du général Cousin de Montauban, ancien chef des Bureaux arabes. Il critique l’abandon par le haut commandement de l’administration indigène aux officiers des Bureaux arabes, “ parce que les généraux et les officiers ignoraient la langue du pays», dit-il. Faible argument, mais qui a son importance.  Les jeunes officiers qui sortaient de la Flèche ou de Saint Cyr et qui parlaient l’arabe étaient affectés à un commandement de bureau. Une armée dans l’armée en quelque sorte, ce que ne pouvaient tolérer les généraux et les autres officiers qui se sentaient dépossédés.

Les civils (83) n’en pouvaient plus de cet état de fait et demandaient plus qu’un simple partage des pouvoirs, bien que leur présence sur ce sol soit dû à l’armée. Des zones étaient sous administration civile et d’autres sous administration militaire. Ils désiraient qu’une administration, copiée en partie sur celle de la métropole, s’applique aussi en Algérie. Le régime républicain contre le régime impérial. L’affaire prit une importance nationale. Il s’agissait de l’armée, de la nouvelle colonie, mais aussi de la France et de ses institutions. La Cour d’Assises prit une allure de forum. Le capitaine Doineau fut défendu par l’avocat de

Notes

80- Pour de plus amples informations, consultez le site : http://aj.garcia.free.fr/Livret5/asc/l5-p2.asc

81- Le Duc de Rovigo est Savart, l’ancien ministre de la Police de Napoléon

82- Christophe Louis Léon Juchault de Lamoricière (1806/1865). Avec le Général Cavaignac, il participe à l’écrasement de l’insurrection parisienne en 1848. Enlève Constantine et reçoit la reddition d’Abd el Kader. On lui avait donné le surnom de Bou Chéchia.

83- Au 1er janvier 1857, la population européenne comptait 167.670 personnes dont 92.738 français.

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l’Empereur Napoléon III, Maître Nogent de Saint Laurent (84), le parti de l’Empire, tandis que le parti de l’opposition proposa Maître Jules Favre, le meilleur de sa profession pour défendre le principal accusé, l’Agha Bel Hadj. Le capitaine Doineau  récuse d’abord son avocat, qu’il estime incompétent pour cette affaire. Mais pour obéir à son frère, qui souffre lui aussi de ce “déshonneur”, il accepte de s’en remettre à lui. Il est sans illusion. Le talent de Jules Favre a dépassé la mer, la renommée de Nogent aussi. Il se sait déjà condamné.

Alors que l’Algérie n’est pas encore “pacifiée” entièrement, loin s’en faut, ce procès veut sonner le glas de l’administration militaire. Pourtant, des voix s’élèvent pour concilier les deux parties: le civil et le militaire. Le jour où l’Algérie pourra se passer de l’armée, dit un député,  « le jour où l’action de la Loi se substituera à la violence, il faudra se réjouir. Mais, il ne faut pas oublier que la violence seule a pu ouvrir ce pays, le sillonner de routes et le semer de villages industrieux ». Mais l’emploi de la force, le séquestre des terres,  la terreur des populations ont laissé des traces. D’autant qu’en cette année, les insurrections, les sauterelles, les épidémies et la canicule ont provoqué une disette. La révolte sourde et l’insécurité règnent. Pour toutes ces raisons, les civils pensent qu’avec l’avènement d’un ordre nouveau et d’une administration civile, la paix revenue, tout le monde pourrait mieux vivre ensemble.

A chacun son heure et ses mérites. Quelle plus belle phrase peut résumer l’état de la colonisation? (85) L’heure des Bureaux arabes était-elle venue ? En réalité, dans cette attaque contre le capitaine Doineau, celui-ci apparaissait comme “le fusible” d’une stratégie qui le dépassait. C’est parce qu’il l’a compris et qu’il a maintenu un silence qui honorait la parole donnée à son frère qu’il a été gracié.

La cour d’Assises d’Oran

Du Jeudi 06 août au dimanche 23 août 1857

L’instruction de l’affaire fut longue et se déroula sur 17 séances.  Elle commença par l’interrogatoire du capitaine Doineau et se poursuivit du 12 septembre 1856, date du drame, à la fin avril 1857, date du verdict. Il s’agissait de juger 19 accusés  dont un absent, le cadi Ayed, chaouch de Bel Hadj, qui se trouvait au Maroc, et d‘entendre 86 témoins à charge, parmi lesquels la plupart des généraux et officiers supérieurs en activité. C’est l’avocat général Pierrey qui les convoqua. Doineau en avait appelé quatorze pour sa défense, mais trois seulement répondirent à son appel.

Notes

84- C’est son frère qui le lui a imposé. Capitaine Adjudant-Major Doineau , aux grenadiers de la garde, près de l’Empereur. Meurt Colonel à  la bataille de Reischshoffen en 1870. C’est son frère qui lui impose par tactique de défense,  d’accepter Me Nogent St Laurent, avocat proche de l’Empereur.

85- Voici le mode  de groupement des Arabes : une réunion de tentes abritant plus ou moins de familles est un douar, sorte de grande commune; l’ensemble de plusieurs douars constitue une ferka, administrée par un cheikh. Un certain nombre de ferkas composent la tribu à la tête de laquelle est un caïd. Les tribus se groupent en aghaliks, ayant pour chef un Agha. A partir de 1881, un code de l’indigénat, très défavorable aux musulmans est promulgué. Il réduit notamment le droit de circulation, et définit un statut fiscal alourdi.
sources:  http://www.cosmovisions.com/ChronoAlgerie.htm

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Oran n’avait pas de Palais de Justice. La cour d’Assises se réunit dans une maison particulière près de la préfecture, dans la partie basse de la ville. En 1856, la cour d’Assises d’Oran n’a pas de jury populaire, contrairement à nos jours.  La foule est nombreuse au-dehors, bariolée, bruyante,  elle espère entrer et les portes sont gardées par des zouaves (86) et des gendarmes. Des journalistes parisiens se sont déplacés pour couvrir l’événement.

La loi des 16-21 septembre 1791 avait institué un tribunal criminel départemental, inspiré du modèle anglais d’abord puis, par paliers successifs, le législateur en était venu à tourner le dos au schéma initial, composé des citoyens statuant sur la culpabilité et de juges prononçant, en cas de verdict positif, la peine. La Cour d’Assises, moins le nom, était née. Le Code de procédure d’instruction criminelle de 1808, puis le Code de procédure pénale en 1859 devaient la confirmer, en l’appelant non plus “Tribunal criminel” mais “Cour d’Assises”. A partir de 1854, l’organisation judiciaire trouve sa forme définitive(87).

L’audience s’ouvre le jeudi 06 août 1857, à 11h. A la première audience, le capitaine Doineau se présente dans son uniforme de capitaine du 3ème Zouaves et avec sa Légion d’Honneur. Il est le premier accusé, le premier interrogé. « On le disait d’un caractère bien trempé». D’une taille au-dessus de la moyenne, Im,88 il en impose. Né à la Rochelle en décembre 1823, il mourut à Lille chez son  fils le Ier mai 1914. Fils du chef de bataillon Doineau, officier de justice militaire et officier de la légion d’Honneur, il avait installé la justice militaire à Oran et avait conduit le procès de la révolte du 2ème Chasseurs d’Afrique (88), qui fut plus tard, hasard de l’histoire, commandé par le général de Montauban. Le jeune capitaine était donc appelé à un grand avenir et ne cachait pas ses ambitions. Nommé chef du Bureau arabe de Tlemcen pour ses mérites guerriers, il entendait devenir commandant de bataillon (89) et savait qu’il devrait compter avec le général de Montauban. Il se sentait investi d’une mission supérieure. Comme pour lui répondre, Victor Hugo, écrivait à propos de la conquête en Algérie: « …//… Nous sommes les grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde…/…. »(90).

Le Président André Imberbis et le capitaine Doineau vont alors se livrer un duel mémorable.  Le Président interroge le capitaine sur sa relation avec Elia Adaxia

Notes

86- Les Zouaves, unités de l’Armée d’Afrique à recrutement européen, tirent leur nom de la tribu berbère « les zwava» en Kabylie.

87- cf l travaux de Maître Roland Blanquer, de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer- Consulter le site : http://www.alger-roi.net/Alger/justice/textes/justice_algerie_cercle97.htm

88- Créé le 17/11/1831 en France. Il débarque à Mers el Kébir le 23 mars 1832. Devise: «En avant, tout est vôtre». Une partie cantonnée à Mascara, l’autre à Tlemcen. Leur monument se trouve à Verdun.

89- Sans cette triste affaire, il aurait été nommé en septembre 1856. L’acte de nomination avait déjà été préparé par le Gouverneur militaire d’Oran.

90- Lettre à Bugeaud. Cela n’empêche pas Victor Hugo d’accuser publiquement le général Négrier de cruauté envers les populations de Constantine.

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(91) une prostituée de Bône, à qui il aurait donné beaucoup d’argent, puis sur sa passion du jeu, où il aurait joué et perdu de fortes sommes. Enfin le plus grave: il lui demande de s’expliquer sur les 38000 francs qu’il aurait demandé à son Khodja (92) de cacher lors son départ de Tlemcen pour Oran.

Imperturbable, le capitaine Doineau répond comme un homme qui se sait innocent. Il est détaché, agacé, et anéantit  ces insinuations par des réponses définitives.

-Vous donniez beaucoup d’argent à une prostituée, dit le Président.  Si la prostituée est bien habillée, c’est qu’elle connaît d’autres personnes que lui. Il ne lui a donné que 3 ou 400 francs, une somme raisonnable.  Sa passion du jeu?

Ma foi, j’ai joué, gagné et perdu comme tout le monde, dit-il, mais j’ai plutôt gagné.

Quant à la somme des 38000 francs, je ne peux en dévoiler ici la provenance. Ce n’est ni le lieu, ni le sujet. Il précise avoir informé ses supérieurs hiérarchiques, c’est-à-dire le Général de Montauban, et le général Beaufort et même le Gouverneur, de l’origine de cette somme.

Le président insiste:
– C’est ici que vous devez vous expliquer.
La salle est suspendue aux lèvres du capitaine, qui fait la même réponse.
– C’est une affaire de famille, qui n’a rien à voir avec ce procès.  Cela le perdit.

Plus tard, le capitaine Doineau expliqua que cette somme lui avait été confiée par sa tante, qui le préférait à son frère.  Ce dernier n’était pas au courant et Doineau  s’était promis de partager cette somme avec lui. Les aléas de leurs nominations respectives firent le reste.  Il se proposait de rencontrer son frère Louis, et de tout lui expliquer de vive voix sans le blesser. Il ne pouvait décemment pas dévoiler ce malentendu familial et ce fâcheux contre-temps devant des inconnus. Les honnêtes gens le comprendraient, espérait-il.  Mais le mal était fait et la somme était considérable pour l’époque. Tout le monde pensait aux détournements du fruit des razzias ou des impôts forcés prélevés sur les tribus et détournés. Ce soupçon que le pouvoir étendu de Doineau et autre chef du Bureau arabe pouvait fonder, fut retenu par la Cour.

Le Président lui demande alors de justifier ses recettes et la tenue de ses cahiers de compte, qui auraient été égarés. Avec cette question, le Président suggère qu’il y a eu  fraude, alors qu’il ne connaît pas les usages en vigueur chez les militaires.

Vous m’accusez de détournements de fonds, s’emporte Doineau! tout est en règle. Les cahiers doivent être détruits tous les ans.

Notes

91-L’affaire des femmes: Doineau d’après ses détracteurs en était un grand consommateur. Au procès, il fut accusé de largesse pour ceux qui lui fournissaient des femmes lors des razzias.

92- Signifie : Secrétaire ; Terme hérité du Turc.

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Ceci est confirmé par le général Beaufort d’Hautpoul. D’ailleurs, ajoute celui-ci à l’audience, les cahiers de 1856 reprennent ceux de 1855, c’est ainsi que l’on procède. La Cour est sceptique.

Doineau s’emporte:
-La recette des silos, les cassettes secrètes, la vente des chameaux (93), je peux tout justifier, fulmine-t-il.

Calmez-vous Capitaine, ordonne le Président. Vous êtes accusé, vous n’êtes pas à Tlemcen ici.

Doineau qui avait promis à son avocat et à son frère de garder une attitude digne, oublie sa promesse. Il est ulcéré par cette atteinte à son honneur.  De fait, la distribution des recettes était soumise à des règles strictes que le capitaine ne pouvait contourner. Appelé comme témoin, le général Beaufort, son supérieur hiérarchique, confirme. Ce qui n’empêche pas le Président de revenir à la charge à propos de ces fameux 38000 francs. Il veut que le capitaine parle, mais celui-ci par entêtement ou défi ne cède rien et s’enferme dans son mutisme.  Cela le rend plus coupable aux yeux de l’accusation.

A ce point du récit, il me faut parler en détail de  « l’affaire de la vente des chameaux » .  C’est à mon avis le point de départ de toute l’affaire Doineau. Si celui-ci avait eu un autre comportement avec l’Agha Ben Abdallah, tout se serait déroulé d’une autre manière. Mais l’Agha n’oubliait pas que le capitaine l’avait alors accusé « de faire suer le burnous » suivant les méthodes pratiquées lors de l’occupation turque (94).  L’Agha s’était donc senti humilié par l’attitude désinvolte du capitaine qui était resté sourd à ses doléances et avait écrit au général de Montauban qu’ « il était injuste de spolier les chameliers marocains». D’autant que le commerce entre le Maroc et l’Algérie ne posait aucun problème avant l’arrivée des Français. La fiscalité était traditionnelle, les confins vagues et la notion de frontière élastique. Ainsi le territoire de Tlemcen a-t-il toujours été revendiqué par le Maroc et a causé de graves difficultés, jusqu’à la guerre d’indépendance.  Déjà, les espagnols au XVIIIe siècle, à l’époque de leur occupation de la région oranaise, ne cessaient de guerroyer contre le Sultan du Maroc. De plus, certaines tribus frontalières, depuis la frontière «Bugeaud», se trouvaient à cheval sur les deux pays.

L’affaire des chameaux

En juin 1856, des Spahis sous les ordres du Lieutenant Morillon, chef du Bureau arabe de Sebdou (95), interceptent une caravane de 104 chameaux chargés de laine, pour les vendre dans le territoire de Tlemcen. Ces chameaux appartenaient à la tribu marocaine des

Notes:

93- Il était permis aux chefs des Bureaux arabes, de disposer de certaines sommes pour gratifier des subalternes. De là, à les suspecter de détournements, il n’y a qu’un pas. Ils n’avaient pas de comptes à rendre sur ces sommes. Les cassettes secrètes, une caisse noire ?

94- L’ironie de l’affaire, c’est que le capitaine avait lui aussi était accusé de faire suer le burnous.

95- Pour la petite histoire, six ans plus tôt. Cf le livre du Colonel Simon Godchot:  « Arthur Rimbaud, ne varietur » Edité par l’auteur 1936/1937 à Nice-  « Le Lieutenant Frédéric Rimbaud, du 8ème bataillon de Chasseurs d’Orléans, père du poète Arthur Rimbaud, fut le chef du Bureau arabe de Sebdou du 23 juin 1847 jusqu’en 1850 «. Sebdou se trouve à une trentaine de Kms de Tlemcen.

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M’haja. Depuis le traité de Lalla Maghnia, signé par Bugeaud et Abd el Kader le 18 mars 1845, la France avait marqué la frontière entre le Maroc et l’Algérie et institué des droits de douane. La caravane entière est saisie et les marchandises restituées à ses propriétaires après le paiement des droits de douane,  « partie au colonel du 54ème, partie aux cavaliers qui les avaient capturés» (96) , mais sans les chameaux placés à Tlemcen sous séquestre dans l’aghalik de Bel Hadj. C’est là que tout se gâte. L’autorité militaire supérieure prononce leur confiscation définitive, et le général Beaufort d’Hautpoul les vend de « gré à gré » à l’Agha Bel Hadj et à Si Mohamed le khodja, c’est-à-dire le secrétaire de Doineau, 90 francs par tête. L’Agha les revend  200 à 250 francs pièce, au marché des Ghossels et à celui de Lalla Maghnia, ce qui lui procure un énorme bénéfice. Mais il ne reste que 100 chameaux. L’Agha Ben Abdallah est outré. Non pas par le bénéfice, il aurait agi de même, mais par le principe de la vente. Il considère que les bêtes devaient être rendues à leurs propriétaires, les chameliers ayant agi de bonne foi. Pour lui, il s’agissait d’un vol et d’un intolérable abus de pouvoir. En bon diplomate, les deux tribus étant voisines, il souhaite maintenir des rapports de bon voisinage. Indépendamment de cet abus de pouvoir, pourquoi, le général ne vendit-il pas les chameaux à l’Agha Ben Abdallah, plus âgé, et plus proche des autorités d’Oran ? S’agissait-il d’un signe d’indépendance de Tlemcen par rapport à Oran ou bien d’une stratégie bien ordonnée pour diviser les deux Aghas?  Profondément affecté par cette affaire, l’Agha Ben Abdallah se rend auprès du capitaine Doineau pour tenter de récupérer les bêtes, mais celui-ci ne lui prête aucune attention, en le renvoyant toujours au lendemain. L’Agha s’en plaint autour de lui, en disant que le capitaine le prend pour un imbécile, suprême affront pour un chef de son importance. Aussi prend-il la décision, sous prétexte de se rendre aux courses de Mostaganem, de tout raconter au général de Montauban à Oran.  Il tient à ce que la raison exacte de son voyage reste secrète. Il se méfie. Deux raisons retardent son voyage: le mariage de son fils, et l’affaire du  coupé de la diligence, déjà occupé. Enfin, il craint de voyager seul à cheval. Sa récente razzia contre la tribu des beni Snassène aux côtés du général Montauban, et les dommages causés par son goum, ont augmenté le nombre de ses ennemis.  Il repousse  donc son voyage au vendredi suivant.

Cette affaire des 100 chameaux prend un tout autre sens si on l’analyse du point de vue religieux.  Il s’agit de la Diyya qui signifie : le prix du sang et la rançon. Sans entrer dans le détail, avant la venue du Prophète, une réparation de tribu à tribu se payait de 100 chameaux (97).  Abd el Muttalib, le grand-père de Mohamed, étant sans enfants, fit cette prière à Dieu: « Si vous me donnez 10 enfants, je jure de vous en immoler un en action de grâces» Dieu l’entendit et le fit père dix fois. Le sort désigna Abdallah, le futur père du Prophète pour être immolé. La tribu s’éleva contre ce sacrifice. Il fut décidé de sacrifier dix chameaux, puis dix jusqu’à ce que le sort soit levé. A la onzième épreuve, Dieu manifesta qu’il avait accueilli favorablement cet échange, et cent chameaux furent immolés à la place d’Abdallah. Et depuis la « Diyya », prix du sang d’un Arabe, fut fixé à cent chameaux. La ressemblance entre cette Loi est l’assassinat de l’Agha est troublante.

Quel serait le rapport entre cette Loi et l’affaire des chameaux ?

Notes:

96- Delayen- page 194- déjà cité

97- Jeanne Caussé et Bruno de Cessole: Algérie 1830/1962, Page 158.

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Bel Hadj voulait se venger de l’affront subit quelques jours plus tôt en public. L’Agha Ben Abdallah lui avait tiré la barbe. Il doit payer. Il va mourir et les cent chameaux qui logiquement devaient lui revenir, il va se les approprier, aidé indirectement par l’autorité militaire. C’est une Diyya à l’envers.

Ici, les cent chameaux n’ont pas été sacrifiés, mais « prélevés» . Pour l’armée qui a mené cette transaction au profit de Bel Hadj et dont Ben Abdallah a fait une affaire personnelle,  il s’agit de séquestre. Il s’agit aussi d’une intolérable immixtion dans les affaires d’honneur entre chefs de tribus.  Et c’est là que tout a basculé.  La véritable affaire Doineau prend ici un tout autre sens. L’Agha Ben Abdallah, qui par ailleurs ne s’était pas fait que des amis depuis sa nomination, aussi bien dans son aghalik que dans la place de Tlemcen, venait par son intransigeance de se faire de nouveaux ennemis redoutables: l’Agha Bel Hadj et le secrétaire du capitaine Doineau qui exerçait un réel pouvoir de par sa fonction. De plus, l’un et l’autre recueillaient les fruits de leur collaboration. Pour eux, l’Agha Ben Abdallah était devenu le gêneur à éliminer. L’époque s’y prêtait, le pays était en guerre.  L’Agha aussi prélevait des impôts, effectuait des saisies de bétail, des séquestres, dont il remettait une partie au Bureau arabe. Selon lui, il agissait  légalement et en fonction de sa charge. Ce séquestre de chameaux constitue à ses yeux une razzia anormale, pire, une atteinte inadmissible à son pouvoir.

Il faut savoir que depuis Bugeaud, les Bureaux arabes appliquaient la fiscalité héritée d’Abd el Kader:  L’ Achour, impôt prélevé sur les céréales, et la Zakkat, impôt prélevé sur le bétail.  C’est pour ne pas avoir payé cet impôt que les bêtes avaient été confisquées.  En terme de droits de douane, rien d‘anormal, si ce n’est que l’autorité française étrangère est en pays conquis. Les sommes tirées de la vente du bétail dépassent de loin l’impôt habituel, et ne sont pas prélevées au bénéfice de la tribu, mais à celui de particuliers d’une autre tribu, en l’occurrence Bel Hadj,  le Khodja, mais surtout  au bénéfice de l’armée d’occupation.

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En conclusion, si le général Beaufort d’Hautpoul a agi en toute connaissance de cause, son stratagème, nourrir le différent entre les deux Aghas en privilégiant l’un au détriment de l’autre et attiser ainsi leur haine, a réussi d’autant plus facilement que l’orgueil de ces deux hommes les opposait déjà de longue date.   L’Agha Bel Hadj fut promu Officier de la Légion d’Honneur en 1855, et la même année, l’Agha Ben Abdallah fut promu Chevalier,  ce que  ce dernier vécut comme un affront personnel. On le voit, les raisons n’ont pas manqué pour condamner définitivement l’Agha Ben Abdallah. A ce point de notre raisonnement, on peut se demander ce que vient faire ici  le capitaine Doineau, et s’étonner de la position de la Cour d’Assises.

Au tribunal, confondus par les preuves, les aveux et les témoins, les attaquants d’hier perdent leur superbe, et se dénoncent mutuellement.

L’Agha Bel Hadj le principal accusé après le capitaine, est appelé à la barre.

Mohamed Bel Hadj ould kaddour ould M’rah avait en fait été nommé chevalier de la Légion d’Honneur le 23 janvier 1848, avant d’être promu officier six ans plus tard, au fait qu’il avait avec son réseau d‘informateurs fidèles,  sauvé la vie du général Cavaignac et de son état-major en dénonçant un complot. Quand on connaît la carrière, militaire et politique, du général Cavaignac, gouverneur de l’Algérie en 1848, Président du conseil la même année, puis battu aux élections (98) par le futur Napoléon III, on ne s’étonne pas de la grâce dont bénéficia l’Agha, y compris une deuxième légion d’honneur remise par l’Empereur lui-même lors de son second voyage en Algérie (99). La politique, ici, a tenu compte de l’intérêt général, pour ainsi désavouer la Cour d’Assises. Reconnaissance des faits d’armes passés, mais surtout  maintient de solides alliés sur une terre hostile.

La position de l’Agha Bel Hadj lui valut un traitement de 1200 francs, un vingtième de l’impôt, deux vingtièmes des amendes infligées par les chef arabes et un vingtième sur celles infligées par les chefs français. De quoi s’enrichir très vite sur le dos de ses congénères. Un homme de guerre valeureux, disent les notes, qui souvent prêtait main forte à l’autorité militaire.  Il avait pris part à toutes les expéditions françaises de 1845, 1846 où il fut blessé au bras droit d’un coup de feu, et 1847. Il exerçait une grande influence dans sa tribu, due à son sens de la justice. Mais, refusant de se soumettre à l’autorité de l’Agha ben Abdallah qui jouissait de l’amitié du général de Montauban, il s’était retiré avec sa tribu au-delà de la frontière. Prié par l’armée de revenir, il reprit ses activités dès qu’il eût la certitude qu’il ne serait plus sous les ordres de celui qu’il considérait comme son ennemi.

La séance du tribunal reprend et le président l’interroge,

Notes

98- Il refusa de prêter serment deux fois. La première après le coup d’Etat en 1851, la seconde à l’Empire en 1857.

99- Premier voyage du lundi 17 septembre 1860 au 19 septembre 1860. Second voyage, du 02 avril 1865 au 07 juin 1865.

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Bel Hadj répond par interprète interposé, bien qu’il sache parler français. Le capitaine Doineau qui sait parler arabe, qui le lit et l’écrit, intervient plusieurs fois pour reprendre les réponses de l’interprète.

Monsieur le Président dit-il, l’interprète ne transmet pas les réponses de Bel Hadj, il les commente.

Depuis le début des débats, Bel Hadj compromet le capitaine et le rend complice de l’assassinat. Nous avons obéi à ses ordres dit-il.  C’était le Sultan(100), on ne discutait pas les ordres.

-Pourquoi lui obéir, interroge le Président, vous n’étiez pas militaires ?
-On avait peur, il pouvait nous tuer.
Balivernes, s’écrie le capitaine, tout cela ne tient pas debout. C’est un complot.

Au deuxième jour du procès, le vendredi 8 août, coup de théâtre! Changement de stratégie: Bel Hadj prend tout sur lui, innocente complètement le capitaine Doineau et désigne ses deux principaux complices, le Khodja (101) et Bel Kheïr, défendus par Maître Dieuzaïde.  Ces changements, son comportement, son langage décrédibilisent l’Agha aux yeux de la Cour. Ses aveux ne changent rien aux convictions intimes qu’elle s’est faite.

Le capitaine Doineau à son tour se fait accusateur. Il reproche à la Cour le déroulement de l’instruction et les interrogatoires des témoins. Debout, il crie plus qu’il ne parle.
– Ils n’ont pas été isolés pendant les interrogatoires.

Ils n’étaient pas séparés dans les prisons. Ils ont pu communiquer et se mettre d’accord sur des réponses communes.

C’est d’ailleurs ce qui s‘est produit. Les interrogatoires et la peur des représailles ont faussé la suite des débats et sont venus aggraver le cas du capitaine. Certains témoins diront même que le général de Montauban, lors de sa visite à la prison de Tlemcen avec son fils, les auraient menacés de son sabre (102) pour les faire parler, accusation sur laquelle ils reviendront ensuite.

Tout a été fait selon les règles et selon nos possibilités, lui répond-on.  C’est vrai, il fallait tenir compte du moment, et surtout de l’époque. L’instruction a lieu  dans un pays encore en guerre, la Cour d’Assises se tient dans un local de fortune, la sécurité du tribunal est assurée par l’armée. Les débats qui se déroulent en arabe et en français selon les personnes concernées suscitent parfois des applaudissements, vite réprimés par la Cour, ou des mouvements d’étonnement ou de stupéfaction. Les accusés, chacun dans leur genre ne manquent effectivement ni d’à propos, ni d’aplomb, ni de sournoiserie, ni de bravoure dans leurs réparties. Celles du capitaine sont les plus mordantes. D’ailleurs, le Président, agacé par ce qu’il qualifie d’ « impertinence », exige à maintes reprises le silence du capitaine.

Beaucoup d’accusés ne parlant pas le français, il faut souvent  recourir à des interprètes, leurs interventions ne sont pas toujours fidèles au texte, ce qui complique la compréhension

Notes

100- Ce titre est le reliquat de la présence turque en Algérie.

101- Mot Turc, désignant, secrétaire ou trésorier.

102- En fait, ils diront plus tard, qu’il avait mis la main sur le pommeau de son épée.

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des débats. Un charivari ambiant anime la salle. Des difficultés que l’on ne rencontre pas à Paris, c’est sûr.  La Cour, comme les avocats, tentent de maintenir au mieux les débats. Les réponses, comme les controverses sont sans appel. Les interventions laissent les curieux  bouche bée,  leurs regards vont des uns le Président du tribunal et ses assesseurs, aux autres, les accusés.  Ce qui est remarquable d’emblée, c’est que tous les prévenus, une fois à la barre, accusent le capitaine Doineau, y compris ceux qui étaient sous ses ordres.  Ce qui ne manque pas d’étonner, vu les rapports qui existaient entre ces hommes de guerre. Il fallait que le roumi paie, ils en avaient tellement peur. Ensuite, tout s’embrouille quand ils se mettent à s’accuser les uns les autres tout en chargeant toujours le capitaine. Que s’est-il passé?  Ont-ils reçu des promesses de clémence ?  Ici encore, la Cour ignore étrangement ces changements d’attitude.

Pendant que se déroulent les séances, il nous faut souligner deux faits remarquables. Le premier est  la tenue de cette Cour d’Assises, malgré l’époque et les personnages en jeu.  Le second est l’exposition à la barre d’accusés, un officier et des indigènes réunis sur les mêmes bancs d’infamie. La justice de la IIIe République (1870/1940) s’annonce sous ce symbole, représentée qu’elle est par les deux conceptions politiques des avocats en présence: l’Empire et la République. L’Empire défendu par Maître Nogent et la République par Maître Jules Favre.

Il n’y a pas 30 ans que les Français ont débarqué sur la plage de Sidi Ferruch, dans un pays inconnu, hostile, où régnait, disent les militaires: « l’arbitraire et l’anarchie»…/….« L’arbitraire des forces occupantes au nom de la Porte Ottomane et l’anarchie des dirigeants éphémères dont les trônes ne tenaient qu’à un fil », écrit Delayen. Dans ce contexte où la France apporte d’abord sa force et sa violence pour pacifier le pays, ici elle proclame sa Loi (103). Un tribunal qui résonne comme un tremblement de terre (104).

Les débats se déroulent dans une ambiance quasi surréaliste. Voici des juges, des avocats, et non des moindres, pour ne pas dire les meilleurs du moment. Une instruction qui a pris le temps malgré quelques accrocs, des séances multiples où le Président tient à respecter la procédure. On se croirait en France, n’était l’absence de jury populaire.

Mais ce procès dépasse l’accusé principal. C’est celui de l’armée et au-delà, du régime impérial. L’accusé est un officier, un capitaine, commandant un Bureau arabe. Les officiers

Notes

103- La colonisation intensive s’ouvre ainsi sous l’impulsion de Bugeaud et s’accélère durant la décennie 1840. Les émigrants débarquent et s’installent naturellement au plus près de leurs rivages de départ: Espagnols en Oranie, Italiens, Maltais dans le Constantinois. Le second semestre 1848, voit un apport de 20502 personnes (La moitié seulement restera, 3400 mourront rapidement), envoyées en Algérie par un gouvernement soucieux de se débarrasser des éléments turbulents de la capitale au lendemain de la fermeture des ateliers nationaux. Des statistiques « officielles », suspectes dans leur précision, donnent au 31 mars 1849, 117 332, dont 54 958 Français, les étrangers étant alors majoritaires (Soit 35 222 Espagnols, 8 115 Italiens, 6 040 Allemands, 8 908 Anglo-Maltais, 882 Maltais). Des exilés politiques. Les 6000 républicains déportés en Algérie après le coup d’État du 2 décembre 1851 seront de ceux-là.
Sources : http://www.rabac.com/demo/ELLIT/ELHIST/XIX/18041848.htm

104- Un an avant, jour pour jour, Philippeville est en partie détruite par un tremblement de terre, les 21, 22 et 25 août 1856. (à quelques 800 kms de là).

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des Bureaux arabes, écrit Jacques Frémeaux (105), furent les véritables artisans de la colonisation de l’Algérie. La France qui veut montrer ainsi son haut degré de civilisation et son impartialité offre à son corps défendant une tribune aux Républicains. C’est la guerre des régimes. Il faut vraiment se représenter la scène, un des plus grands avocats de Paris, chef de file des Républicain, défendant un des principaux accusés, l’Agha Bel Hadj, celui-là même qui va se révéler le véritable instigateur de l’affaire, et le chef des assassins. Quelle ironie!

Pourtant, à quelques lieues de là, se poursuivent des combats entre les forces françaises et les tribus résistantes, où l’on ne compte plus les morts dans les deux camps. L’occupation de l’Algérie continue malgré des voix contraires, et les gouverneurs généraux vont se succéder à un rythme accéléré malgré la situation politique  en France.

Un événement extraordinaire

C’est dans ce climat troublé que François-Edouard Neveu (106) (1805/1871), chef du Bureau politique à Alger, et adjoint du général Randon, a nourri une idée pour le moins étrange: faire venir en Algérie le célèbre magicien Jean-Eugène Robert Houdin (107) pour une mission extraordinaire: « Enchanter » , dans le vrai sens du terme, les marabouts et les chefs de la Kabylie, qui appellent les tribus à se soulever contre l’occupant.  Ces marabouts tirent leur pouvoir, disaient les militaires, de leur « charlatanisme » et se disaient inspirés par le Prophète. Le magicien saurait les confondre.  C’est de l’humour ? Quand on sait que chaque tour de magie cache une supercherie plus ou moins fine et astucieuse, « un truc » disent les magiciens. Le 27 septembre 1856, soit moins d’un mois après la fin du procès, Robert Houdin (108) arrive à Alger. C’est le jour où la capitale offre une fête annuelle aux Arabes.  Les 28 et 29 septembre à Alger, au théâtre de Bab Azoun, il présente son spectacle devant une soixantaine de chefs arabes qui ont pris place au parterre. Ils sont si subjugués par le magicien qu’ils lui offrent un diplôme (109), distinction prestigieuse reconnaissant ses talents. Habité, durant son court séjour, par un sentiment patriotique, Robert Houdin fut néanmoins très impressionné par son public, composé d’hommes fiers et dignes, mais la prestation du magicien ne suffit pas à apaiser les marabouts. Quelques temps plus tard, en 1857, suite aux appels du marabout El Hadj Omar, Oukil (110) d’une Zaouia importante qui lève des troupes contre la France, le général Randon déclenche le 24 mai 1857 une

Notes

105- Jacques Frémeaux: Les Bureaux arabes dans la conquête de l’Algérie. Edit° Denoël, 1993, collect° l’aventure coloniale de la France.

106- Le Colonel Neveu fit partie du bureau fondateur de la Revue Africaine (1856) Vice-Président, avec Mr Berbrugger -Président et le Baron de Slane- Vice-Président. Cf note N°  72 page 21.

107- Jean-Eugène Robert (1805/1871)- de son vrai nom.  prend le patronyme de sa femme Houdin.

108- Ne pas confondre avec Houdini,(1874/1926), de son vrai nom Ehrich Weiss, son successeur et qui a pris son nom en hommage au maître.

109- Diplôme exposé à la maison de la Magie à Blois.

110- Oukil: gardien de sanctuaire

L'Affaire du capitaine Doineau (Troisième partie)

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opération d’envergure.  Le général Yussuf (111) y participe avec ses troupes indigènes et ses Spahis (112). En juillet, la Kabylie (113) est vaincue, mais pas soumise.

Que traduit ce fabuleux procès?  Un gâchis de compétences ? Une histoire de pots de vins mal distribués? Un manque de discernement des officiers supérieurs et généraux habitués au commandement et à la discipline sans faille? Le pouvoir discrétionnaire ? La fin d’un régime ? Peut-être tout cela à la fois.

Le peuplement européen initial n’est pas sans poser de problèmes. Aventuriers et aventurières, soldats libérés, déportés, exilés, issus de différents pays, ils ont été confrontés aux difficultés du pays et ont bientôt exigé des droits. Vaincue, mais rebelle, l’Algérie  mène une lutte sourde contre l’occupant. Là où ils croyaient s’être installés pour longtemps,  les civils connaissent l’inquiétude et, tout en réclamant l’aide et la protection militaire, n’en veulent pas pour gérer leurs affaires. L’affaire Doineau, et surtout sa conclusion, illustre parfaitement ce qui s’est joué à la fin du XIXe siècle.  La loi s’est appliquée dans toute sa rigueur et n’a pas hésité en ces temps de guerre à condamner à mort un de ses sujets. La France voulait exister aux yeux du monde,  montrer son impartialité, sa rigueur aussi bien aux puissances étrangères qu’aux habitants de l’Algérie.

La Seconde République à « l’existence si brève » avait introduit deux mesures très importantes en Algérie; l’abolition de l’esclavage, adoptée le 27 avril 1848 (114) d’abord, puis le rattachement de l’administration locale (justice, instruction publique, cultes) à l’autorité ministérielle.

Les plaidoiries furent à la hauteur de ce qu’attendait le public. Celle de Maître Nogent de Saint Laurent bien que précise, déçut quelque peu, on s’attendait à mieux. En revanche celle de Maître Jules Favre fut un morceau d’anthologie, « un discours de propagande électorale » Selon certains, Favre s’acharna contre les Bureaux arabes, mais fut plus modéré contre Doineau, tout en étayant de façon implacable sa culpabilité. Pendant toute la plaidoirie, Doineau garda la tête enfouie dans les mains. Etait-ce un signe d’abattement devant tant d’accusations, le désespoir d’avoir obéi à son frère et à son avocat en pure perte ? Ou un signe d’impuissance à se justifier ? Il était trop tard, il était perdu.

Notes

111- Yussuf, de son vrai nom Joseph Vanini- 1808/1866. Général de division en 1856. Premier Lieutenant colonel  des Spahis- 4000 hommes.

112- Spahis, mot d’origine turque: Sibahis ou Cipahis, signifie Cavaliers.  Les Sibahis au service des Turcs, défaits par les Français en 1830 se mettent à leur service. Corps constitué le 10 septembre 1834, puis régularisé le 07 décembre 1841, Ordonnance du roi Louis Philippe. Ensemble de 20 escadrons, effectif de 4000 hommes sous le commandement du Lieutenant-Colonel Yussuf, avec sous ses ordres 7 chefs d’escadrons dont les futurs généraux, Favas et d’Allonville.

113- En Kabylie était installé depuis plusieurs mois, le lieutenant de Zouaves Beauprêtre, ex sous-officier. Considéré presque comme un Dieu, il inspirait terreur  et respect. Devenu un un vrai Kabyle, parlant la langue et portant le costume du pays. C’est lui qui par ses informations va faciliter l’opération.

114- Estimés à 18000, les esclaves noirs seront libérés de leurs maîtres arabes, et ceux-ci  dédommagés.

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Et c’est le réquisitoire implacable de l’avocat général, Pierrey, de la Cour d’Alger. Il est assisté de Mr Thevenard, procureur impérial près le tribunal d’Oran.  Contre la plaidoirie de la défense, l’Avocat général démontre la culpabilité de Doineau. Celui-ci reste figé, sans dire un mot. Tout l’accuse et tout l’innocente. Mais pourquoi se tait-il ? On le saura plus tard, il aurait eu l’assurance, par son avocat, de la mansuétude de la Cour et d’une grâce à condition qu’il se taise ici aussi.  La grâce accordée par l’Empereur se fit attendre deux ans. Il la paya de son silence, intolérable pour la Cour,  et il la paya toute sa vie. Tant de facteurs sont restés dans l’ombre et le flou qui, sans le bienheureux hasard de la perte de la clef du cachot, dont nous parlerons plus loin, il aurait été transporté à Cayenne, lieu dont on ne revenait pas.

Le président du tribunal prononce les sentences le dimanche 23 août 1857.

Pour le capitaine Doineau, la mort. Pour Bel Hadj, Bel Kheir, et Mamar ould Mokhtar, 20 ans de travaux forcés. Pour Khodja le secrétaire, travaux forcés à perpétuité. Pour les autres deuxièmes couteaux, différentes peines de prison. Seul le Cadi Ayed est acquitté. Mêlé lui aussi à l’affaire, son rôle ne fut jamais bien éclairci. Porte-parole des uns ? Témoin de la réunion où fut décidée l’attaque ?  Défendu par maître Jules Grévy, 115 il fut acquitté.

Ainsi se termine ce retentissant procès des assises d’Oran, qui mit en émoi non seulement l’Algérie, la France, mais aussi les chancelleries européennes.  On voulait croire à une erreur judiciaire, à une autre affaire du courrier de Lyon 116:  Lesurques exécuté, l’erreur judiciaire avait été fatale et la justice trop rapide.

Mais les zones d’ombres demeurent nombreuses et les preuves mal établies comme celles du capitaine Doineau 117. Encore à ce jour, malgré une littérature abondante, la lumière n’est pas faite de manière indubitable sur la culpabilité ou l’innocence du capitaine Doineau.  Dans ses écrits posthumes 118, celui-ci affirme qu’il était innocent et  qu’il fut victime d’une machination. Les principaux protagonistes, comme le général Cousin de Mantauban et son fils, affirmeront le contraire 119. A la lecture de l’acte d’accusation et de condamnation, l’armée et l’administration civile apparaissent bel et bien divisées. Des voix s’élèvent contre les généraux de la hiérarchie et d’autres apportent leur soutient au Général de Mantauban.

Notes

115- Maître  Jules Grévy (1807/1891) Avocat puis, Président de l’Assemblée nationale en 1876, puis  Président de la IIIe  République de 1879 à 1887.

116- Maître Gaston Delayen: le courrier de Lyon, Edit° Albin Michel 1935- Le vol eût lieu dans la nuit du 27 au 28 avril 1796.

117- Les conclusions de G.Delayen vont dans ce sens.

118- Quelques temps avant sa mort, Doineau remet à Maître Delayen ses mémoires, dans lesquelles le capitaine  démontre son innocence.  « Vous les publierez après ma mort»,  dit-il à l’avocat.  Ce qui fut fait.

119- Ils diront même que le capitaine était une source de malheur pour leur famille.

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Mr Testut 120,  maire d‘Arzew et ami du général Cousin de Montauban, dans une lettre qu’il lui adresse quelques temps après le procès le 30 novembre 1857, plaide en faveur d’une ordonnance de non-lieu pour le capitaine Doineau: « bien des passions et bien  des rancunes seraient apaisées » écrit-il. Il traduisait là le sentiment général: un fossé  avait été creusé entre le général gouverneur de la province et les officiers de la subdivision. On avait livré un officier en pâture aux civils.  En même temps, Testut assure le général de Montauban de sa sympathie alors que le civil et le militaire, en général,  ne sont jamais d’accord.

L’instant est tragique, le capitaine Doineau a perdu de sa superbe, dont quelque chose pourtant persiste grâce à son uniforme et ses décorations, qui lui seront enlevées en prison. On lui avait dit qu’il serait gracié, mais qu’il fallait être patient.  La foule des curieux, abasourdie, croyait encore à un coup de théâtre. Il ne vint pas. Le fier capitaine, majestueux dans sa tenue d’officier et sa légion d’honneur sortit encadré par deux gendarmes.

Sous la présidence de Mr Vaulx, trois mois après, le 27 novembre 1857, la Cour d’Alger se réunit pour examiner et entériner les lettres de grâce accordées au capitaine Doineau par décision impériale. Son avocat avait eu raison, mais en partie seulement car il ne s’attendait pas à une condamnation aussi lourde. La peine de mort, commuée en prison à vie qui condamnait par la même occasion Doineau au bagne était synonyme de déchéance.

Car la prison à vie signifie le bagne et le bagne c’est Cayenne.  Doineau est alors transféré à Toulon d’où partent les condamnés pour la Guyane française. Mais ici se situe un événement extraordinaire. Le jour du départ du bateau, le capitaine est enfermé dans un cachot. On doit l’en faire sortir mais on ne trouve pas les clefs. A-t-il bénéficié de complicités ? C’est sûr, les ordres sont venus d’en haut, du ministère ? Le bateau part sans lui. Il est alors dirigé vers Bordeaux puis au pénitencier de Douera près d’Alger. Au début de l’année 1859, il est rapatrié à la prison de Tours où il apprendra sa grâce impériale. C’est en novembre 1859, soit après deux ans de captivité, que le capitaine Doine au est totalement élargi grâce à la constance et l’affection de son frère Louis, capitaine adjudant-major aux grenadiers de la garde qui se trouvait à Compiègne avec l’Empereur. Celui-ci accorde sa grâce à deux conditions:   Doineau doit quitter la France pendant 10 ans et ne rien publier ou dire sur cette affaire jusqu’à sa mort. Les deux conditions vont être remplies. Peu après  sa sortie de prison, il se marie avec mademoiselle Stéphanie-Magdeleine de Laporte, fille du comte 121, puis, selon ses engagements sur l’honneur, part pour l‘Espagne, qui est en guerre. Le capitaine Doineau est un  guerrier, il n’a connu que l’armée et il lui semble tout naturel de reprendre du service. Il se rend dans un premier temps au Maroc, guerroyer avec le général Leopoldo O’Donnell 122, mais il arrive à Tétouan à la fin de la guerre de l‘Espagne

Notes

120- Second maire de 1857 à 1859.  Arzew, instituée commune de plein exercice par le Décret Impérial du 31 Décembre 1856. L’ancien commandant de la place, le capitaine Michel Ollivier fut maire jusqu’au 04 août 1857.

121- En fait, elle s’appelle Hervier du nom de sa mère. Fille naturelle du comte de Laporte qui ne l’a pas déclarée. DcD en 1899. Doineau eût avec elle 3 enfants. Deux garçons et une fille. Seul un garçon survécut: Ingénieur dans une grande administration.

122- 1809/1867. Général espagnol d’origine irlandaise.

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contre le Maroc 123. Il s’installe alors à Monaco, où il est nommé directeur de l’usine de Gaz. En janvier 1870, une émeute populaire l’oblige à quitter la principauté dans les 24 heures. Il dépose plainte contre le prince et lui réclame une  indemnité de 100 mille francs des salaires impayés.  C’en est trop pour ce royaume timbre-poste qui paie ce qu’il doit, mais lui interdit tout retour sur le territoire.  Il regagne l’Espagne, puis quelques année plus tard, l’exil fini, s’installe à Cannes.

Les observateurs nationaux et étrangers furent nombreux à suivre les débats du procès Doineau et à les commenter.  La vie du capitaine pendant ces longues années d’exil fut chaotique. Le bel avenir prometteur de cet officier fut saccagé dans cette sombre affaire. Il a eu le malheur de se trouver entre le sabre et la loi.

Tous les condamnés firent appel. Mais la cour, qui se tient à Paris, rejette les pourvois, bien qu’elle soit amenée à constater de graves manquements aux règlements, à tous les stades de l’instruction. Les victimes obtinrent des dommages et intérêts très conséquents.

A ce niveau de l’exposé, je prends un peu de liberté pour vous raconter un épisode marquant au sujet de l’Agha Bel Hadj des Ouled Riah, et de son jeune fils, auquel prit part Jules Favre.

Reconnu coupable, l’Agha Bel Hadj fut condamné à vingt ans de prison. Plus tard, sa peine est réduite à 10 ans, puis lors du voyage de l’Empereur à Alger, il est libéré définitivement.  Il doit cela à son fils qui, à l’époque du procès en 1857,  avait 12 ans.  Accompagné d’un interprète, l’enfant se tint à la sortie du tribunal d’Oran, durant tout le procès à guetter maître Jules Favre, le défenseur de son père. A la prononciation de la condamnation, il l’aborde et le prie de l’emmener en France pour demander la grâce de son père au Sultan des Français: l’Empereur Napoléon III 124. L’avocat accepte et, après quelques péripéties, parvient à approcher l’Empereur qui, ému de la ténacité de cet enfant, réduit la peine du père.  Et, comme on  l’a écrit plus haut, il fait libérer l’Agha et le gracie totalement lors de son second voyage en Algérie. Le jeune homme entre alors, sur recommandation, au lycée d’Alger puis à Saumur, où il devient sous-officier au service de la France, à laquelle il voue une reconnaissance aussi grande qu’à Maître Jules Favre, auquel il déclare, en s’embarquant pour l’Algérie: « Je n’oublierai jamais trois choses: il y a un Dieu, il ne faut jamais frapper une femme, il faut que j’aime toujours la France, à cause de toi».

Lors du deuxième voyage de l’Empereur en Algérie, l’Agha Bel Hadj est encore décoré. Napoléon III 125 n’oublie pas qu’il a sauvé la vie du général Cavaignac et de son état-major. L’Agha a eu plus de chance que le capitaine Doineau. Dix ans après l’affaire où sa culpabilité ne laissait aucun doute, il put reprendre une vie normale, dans son aghalick, dans

Notes

123- Guerre coloniale menée par l’Espagne contre le Maroc (1859/1860). Le Maroc est vaincu, Bataille de Tétouan, qui se termine le 04 février 1860, par la victoire des espagnols- . Le Maroc paie une indemnité de guerre de 119 millions de pesetas en or et argent. Beaucoup de juifs de Tétouan fuient la guerre et se réfugient à Oran, où ils formeront une communauté industrieuse.

124- Le voyage de Napoléon III en Algérie de René de Saint Félix-Paris 1865.

125- Depuis 1852, Napoléon III songeait à prendre le titre de Roi d’Algérie et d’Empereur des Français.

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sa fonction et dans ses privilèges, alors que le capitaine (126), sans affectation, se morfondait dans des activités civiles qui ne l’intéressaient pas.

Conclusion

Le capitaine Doineau fut-il victime d’un complot ?

La véritable explication de cette affaire, qui a été traitée comme une affaire criminelle en Algérie comme elle l’aurait été traitée en France, est qu’elle a servi à régler un problème franco-français, à savoir une lutte politique contre le Second Empire pour son remplacement par la IIIe République, après le désastre de Sedan de 1870.

Déjà en 1830, le débarquement des Français à Sidi Ferruch avait été un moyen formidable de régler des problèmes franco-français, aggravés avec l’abdication de Charles X. La politique de rééquilibrage des forces menées par celui-ci ne l’avait pas sauvé. Au contraire, la chute du régime avait favorisé l’accession au trône de Louis-Philippe, puis les trois régimes suivants.  On le sait maintenant, sous prétexte d’un coup d’éventail (127), le but apparent était de faire cesser la course barbaresque en Méditerranée et, en même temps, de s’affirmer face à l’Anglais, « ennemi » séculaire. En réalité, il s’agissait de calmer l’armée à l’intérieur, elle-même divisée, et d’équilibrer l’opposition entre les républicains et la monarchie.

La révolution de 1792 est encore relativement proche et, depuis l’avènement de Napoléon Ier, les milliers de morts consentis pour ses guerres ont créé dans la population une aspiration à la paix,  à la vie civile, où les militaires auraient leur place, mais pas toute la place. Les défaites impériales de la France, les troubles graves entre 1812 et 1815, dont  la déchéance de Napoléon Ier le 02 avril 1814, suivie de son abdication le 06 avril à Fontainebleau, soulignent les étapes dramatiques de cette situation. Vient ensuite la colonisation et son cortège de guerres européennes, prolongation des visées politiques françaises.

Toutes ces grandes manœuvres ont eu pour effet de lier les destinées du pouvoir royal puis  de l’Empire à celles de l’armée. Les généraux qui se battirent en Afrique où ils ont accédé aux postes de gouverneurs, ministres ou députés, mélange détonnant des genres, échappent plus ou moins au contrôle du pouvoir parisien. La France entre alors dans une période de turbulence politique, et ce jusqu’à la IIIe République, après des émeutes, les journées dites glorieuses, et des déportations en masse vers Cayenne ou l’Algérie. Le Peuple a payé très cher son émancipation arrachée aux monarchies successives puis aux deux empires qui ont détourné à leur profit  les acquis de la révolution de 1792. Sans compter les milliers de morts dans les guerres, les coups d’éclats des différents gouvernements depuis 1804, et autres milliers de morts de maladie, du choléra, des fièvres et de la disette. Auxquelles il faut ajouter la terreur blanche, la misère ouvrière, le dépeuplement progressif des campagnes dû à l‘industrialisation. Le tout a crée et entretenu un climat semi-insurrectionnel permanent.

Notes

126- Il garda néanmoins son grade, sa Légion d’honneur et sa pension.

127- Un soufflet avec une plume de paon.

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La guerre contre le Dey d’Alger, puissance inféodée à la Porte Ottomane, d’une simple opération de police maritime s’est muée en  guerre de représailles. Elle  s’est transformée ensuite en l’occupation partielle d’un territoire, annexé bientôt à la France par la création des trois départements, soumis à la volonté d’une politique de peuplement intensive.

Le destin du capitaine Doineau s’est joué dans cette turbulence historique extraordinaire. Que pesait-il face à ses événements ? Il a eu la chance insigne d’avoir un frère, qui lui a voué une affection sans limite et qui l’a aidé jusqu’au bout. On comprend mieux que le capitaine Doineau n’ait jamais voulu mentionner au tribunal ces fameux 38000 francs, considérés comme la faute suprême par les juges.  Le capitaine le dira lui-même: « Le temps, la distance, les occasions ne se sont pas présentés pour que je puisse parler à mon frère et lui expliquer que ma tante me préférait à lui. Pour cette raison, elle m’avait donné cette somme en héritage. Je voulais la partager avec lui, plus tard».

Au-delà, comme on l’a vu, l’inimitié entre les deux Aghas, ne suffit pas à tout expliquer.     Tribus d’origines diverses, affaire des chameaux, manœuvres militaires en haut lieu ont totalement échappé au capitaine, lequel au demeurant se croyait intouchable 128.

Alors, me direz-vous ? Doineau est-il coupable ou innocent? Dans le mémoire qu’il a remis à Maître Delayen, il se dit innocent et victime de la machination des coalisés, menés par l’Agha Bel Hadj. En outre, il suggère la responsabilité, indirecte, de ses supérieurs et du général Cousin-Montauban, en s’attardant sur  son déplacement à Tlemcen en dehors de toute légalité.

« Si j’avais voulu éliminer l’Agha Ben Abdallah», écrit-il,  « je l’aurais fait dans mon territoire militaire, où j’étais le Maître,  et non dans le territoire civil où je n’avais aucun pouvoir ». Ces propos, pensait-il, l’innocenterait définitivement. En effet, les assassinats de chefs arabes gênants, ou de déserteurs, étaient alors monnaie courante et l’imbroglio autour de son cas en cette époque si trouble n’est compréhensible que si l’on garde présent à l’esprit manœuvres souterraines et  visées politiques au niveau de l’Etat.

Pour la famille Cousin-Montauban, Doineau est coupable à double titre. D’abord, il ne fait aucun doute qu’il a participé à l’élimination de l’Agha ben Abdallah, comme la Cour d’Assises l’a conclu. Ensuite, il est coupable d’avoir nui gravement à l’honneur de la famille du général. Officieusement, pour les mêmes, et pour un certain nombre d’officiers supérieurs, il était innocent et sacrifié sur l’autel de la politique. Il reçut le soutien affectueux de tous ses anciens camarades de Saint Cyr. Ceux-là même qui deviendront généraux plus tard.

La Cour, ne lui a pardonné ni son insolence, ni son silence où elle préféra voir la preuve de sa malhonnêteté et de ses abus de pouvoir.  Elle ne l’a pas cru lorsqu’il a tenté de s’en expliquer. Mes supérieurs le savaient, dit-il, il n’y a qu’à leur demander, j’ai écrit une lettre au

Notes

128- Selon la loi Soult de 1832 qui introduisit l’ancienneté dans les grades supérieurs, auparavant réservés exclusivement au choix. La réforme de 1834, mettait les officiers à l’abri de l’arbitraire de l’exécutif politique, et créait un véritable statut. Ce texte servit plus tard à l’élaboration du statut des fonctionnaires.

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gouverneur (129).  Arrogant, il a déplut. Encore à ce jour, et malgré la lettre qu’il dit avoir écrit aux généraux et au gouverneur de l’Algérie avant le procès, il n’a pas daigné en révéler le contenu à la Cour.  Chose étrange, cette lettre n’a pas été mentionnée pendant les débats.  La loi du silence ?

Ce qui est probable, c’est qu’il a été imprudent, lorsqu’il a dit publiquement, on l’a vu plus haut, que Ben Abd Allah devenait « gênant ». Heureux euphémisme, qui soulève bien des questions, et offrait des possibilités à des « gens » qui ne lui voulaient pas du bien, « le capitaine », et « l’Agha ».   On connaît la suite.

Le doute a persisté tout au long des débats, à tel point que le souvenir des grandes erreurs judiciaires commises en France ont été présentes à l’esprit des avocats. Dans sa plaidoirie contre Doineau,  Jules Favre, l’avocat de Bel Hadj,  évoque l’affaire des deux paysans bretons, « Baffet et Louarn», accusés injustement de l’agression sauvage des époux Guigourés, et qui moururent innocents au bagne de Cayenne, puis celle du courrier de Lyon et de Lesurques condamné au bagne où il mourut, après l’arrestation de Dubosc, le véritable assassin.

Lors d’un rassemblement de chefs de grande Tente, aux courses de Mostaganem (130), bien après le procès, un des principaux défenseurs de Doineau, et ami, le futur général Chanzy, brution comme lui, interroge un chef arabe. Il s’attire alors cette réplique très orientale:   « Vous avez jugé avec vos oreilles ». L’officier comprit l’allusion. Les réquisitions avaient trop tenu compte des témoignages divergents des accusés arabes sans les filtres nécessaires.

Et le même chef continue: « Ce qui a perdu votre capitaine au tribunal, ce sont les accusations des propres hommes de son entourage. Comment n’avez-vous pas compris qu’ils essayaient de se sauver eux-mêmes en accusant leur capitaine ? Et puis l’histoire du serment ne tient pas debout. Dans notre religion, cela n’existe pas.  Vous qui êtes si forts dans le métier des armes, vous avez laissé un des vôtres à la meute. Pourquoi ? Nous, nous savons que le capitaine est innocent. Nous avons nos sources sûres». Sages paroles, mais venues trop tard.  Le capitaine purgeait déjà sa peine en prison.

L’affaire Doineau se serait-elle résumée à une simple confrontation entre deux grands chefs arabes?  L’ un éliminant l’autre ? Entre deux guerres tribales comme il y en avait tant? L’ officier du Bureau arabe, trop installé dans son pouvoir presque discrétionnaire, n’a rien vu venir. Il a payé sa « méconnaissance » de mœurs différentes, qu’il croyait maîtriser parce qu’il parlait la langue.  De façon triviale, on pourrait dire qu’il s’est trouvé entre le marteau et l’enclume, lui qui croyait être l’un et l‘autre.

Les indices de sa culpabilité sont nombreux. D’abord ses déclarations agressives contre l’Agha et à tout propos, on l’a souligné. Puis son pouvoir de chef des Bureaux arabes , l’énigme de cette somme, enfin la lettre, qu’il écrivit à Bel Hadj peu de temps avant

Notes

129- Le Président n’a pas tenu compte de cette information. Il ne voulait pas interroger le Gouverneur, il voulait les aveux de Doineau. Etrange!

130- Les courses de chevaux à Mostaganem, rassemblaient souvent plus de 2000 personnes.

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l’attaque:  « Nous avons tout cousu, démoli toutes choses. Il n’y aura pas de trahison entre nous ». S’agit-il  d’un aveu ? Qu’est-ce-qui est « cousu » ? La stratégie et les complicités en haut lieu ? Qu’est-ce-qui est démoli ? Les preuves, et les hommes ? Pas de trahison ? de quelle trahison s’agit-il ?

Nombreux sont également les indices de son innocence. Il n’était pas sur le lieu de l’attaque, comme l’ont affirmé les comparses. Lorsque le docteur Lenepveu est venu l’avertir du drame,  il dormait.  Il n’était pas au café du caïd, le patron l’a confirmé. Il a passé la soirée en multiples compagnies, qui l’ont confirmées au tribunal. Comme l’a déclaré le général du Barail, cette attaque s’est déroulée en territoire civil, et y participer aurait été une ineptie, qu’un officier de l’intelligence du capitaine n’aurait pas pu commettre. Quand à l’argent, il disposait d’une certaine somme personnelle et l’héritage de la tante est tout à fait possible, sinon probable.

Mais nous sommes en Algérie, et un Agha a tué un Agha, ou l’a fait tuer.  Fitna (131) entre les deux tribus ? Ce genre de règlements de compte ancestraux, sorte de vendetta se transmettait dans les familles pour une question d’honneur ou de réparation de crimes. Quant aux  chameaux confisqués par l’armée, ne devaient-ils pas revenir à Ben Abdallah ? Les différents d’origine berbère et arabe sur le sol d’Algérie, n’ont-ils pas été prépondérants entre les acteurs de ce drame ?  Sûrement tout cela à la fois.

C’est aussi notre conclusion: Pourquoi?  Pour qui ?  Tant d’années après, peut-on parler de l’honneur perdu d’un capitaine? J’ai essayé de présenter cette affaire d’un point de vue objectif, et passionné.  De 1830 à 1856, à peine une génération, ce fut, en terre ennemie,  la   confrontation brutale et rapide de mœurs différentes, occidentales et orientales. Encore sous l’empreinte des codes de la Chevalerie et des traditions des grandes écoles dont l’Honneur était la valeur suprême, des officiers (132) se sont heurtés à de grands chefs de Tente, auxquels ils ont attribué les mêmes valeurs. Ils se sont trompés. Ceux-ci obéissaient à d’autres codes, à d’autres lois. La religion et le mystère à l’Histoire ont fait le reste.

Notes

131- En Kabylie c’est la Rebka, le droit de vengeance privée- in L’Algérie, Histoire, conquête et civilisation par Paul Gaffarel page 273.132- 10% des officiers des Bureaux arabes étaient issus de St Cyr, élève du Prytanée militaire «les Brutions» D’autres de l’aristocratie, formés chez les Jésuites de la rue de la poste. Un des plus remarquables fut le général Lapasset, Saint-Cyrien, Chef du Bureau arabe de Ténès en 1845.  «Il parle arabe, et voudrait faire l’Algérie pour et par les indigènes». Son influence sur Napoléon III fut considérable, mais l’armée et les colons n’ont pas suivis.

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Les réactions notables

Celle de Karl Marx, 25 ans après.  Alors qu’il se trouvait à Alger (133) pour des raisons médicales, il écrit à Engels le 28 avril 1882 une lettre dans laquelle il s’exprime de manière cavalière sur l’affaire qu’il a étudiée. Il écrit: « “ En fait, un procès qui eut lieu à Oran en août 1857 dans lequel le capitaine Doineau, directeur du  » Bureau arabe  » fut reconnu coupable du meurtre d’un important et riche indigène, révéla ainsi une pratique habituelle, chez les Français, même de rang inférieur, fonctionnaires du pouvoir le plus cruel et le plus despotique, ce qui fort justement attira l’attention de l’opinion mondiale.”

Marx cf note (134)
On aurait pu s’attendre à plus de retenue de sa part ou tout au moins à plus de prudence quant à l’évaluation de son information, la preuve formelle de la culpabilité du capitaine n’ayant jamais été clairement établie. Mais son engagement politique (même s’il disait qu’il n’était pas marxiste), le pousse à des excès qui étayent sa dénonciation de la colonisation. Favorables, selon certaines formes à la mission civilisatrice de l’Occident dont celle de la France, Marx et Engels (135)  critiquèrent sévèrement les méthodes de guerre. Encore qu’il faille tenir compte de l’état d’esprit de l’époque (136).

Cette affaire, on s’en doute,  suscita beaucoup de réactions dans les journaux et les gazettes judiciaires de l’époque.

– Citons le supplément de l’Echo d’Oran du 06 août 1857, et suivant, où parut l’intégralité de l’interrogatoire du capitaine Doineau.
– La Gazette des tribunaux, Paris  de 1857.
La Revue africaine  n° 80,1937, pp. 170-198, qui publia une étude très poussée de l’affaire.
Miroir de l’histoire, n° 170,  supplément,
Courrier des Chercheurs et des Curieux, n° 38, février 1964, p. 34,  plusieurs références renvoient à l’affaire Doineau.
Enfin, Internet pullule d’articles ou de rappels succincts sur cette affaire.

Additifs et Commentaires:

Sadek Sellam- in  Parler des camps, penser les génocides, Paris, Albin Michel,1999:
« Le capitaine Doineau se déguise en Arabe pour assassiner l’Agha, afin de l’empêcher de se rendre à Alger se plaindre de ses exactions» . Rien de moins.

Mon commentaire – Sadek Sellam écrit: « se rendre à Alger…/…», alors que les documents disent: « se rendre à Oran», puisque c’est à Oran que se trouve le général Cousin de Montauban, commandant de la place militaire et le principal intéressé dans cette affaire. Une erreur ?

Notes

133- du 20 février au 02 mai 1882.  «Bugeaud» de Marx en 1857.

134- Karl Marx à Alger  du 20 février au 03 mai 1882-  Barbe et cheveux rasés.
Cf Le dernier voyage du Karl Marx- Projet de travail pour un film animé -H.J. Krysmanski -01-01-2007

135- Articles pour le «New York Daily Tribune».  Ces écrits doivent se lire et se comprendre dans leurs contextes. La plupart étaient des articles dits «alimentaires». On ne peut pas les comparer avec les autres écrits scientifiques.

136- Marx et le colonialisme d’Abdellali Hajjat. Cf aussi les critiques de ce livre.

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Dans le journal «  Le cri du Peuple (137)  il est écrit: …. « Doineau,  « Officier corrompu, il avait assassiné plusieurs personnes lors de l’attaque de la diligence de Tlemcen.»  Ce journal reprend in extenso la thèse de Mathieu Providence, cf. infra puis il ajoute, en note n° 11:   « En période de paix, la vie d’un « indigène » n’inspirait pas plus de respect, comme l’a montré l’affaire Doineau, le chef du Bureau arabe de Tlemcen qui, en 1856, se déguisa en Arabe pour abattre l’Agha et empêcher celui-ci d’aller à Alger se plaindre de ses exactions ».

Ici comme chez Sadek Sellam, on parle d’Alger et non d’Oran. Erreur?  La reprise des mêmes mots, et des mêmes erreurs, par des auteurs différents est classique !

Ernest, Mercier in Le cinquantenaire d’une colonie Algérie, écrit que l’affaire Doineau  «éclate comme un coup de foudre».

Jacques, Frémiaux dans  : Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, Paris, Denoël, 1993, n’est pas plus tendre: « en 1857,  la conquête de l’Algérie est terminée, … éclate alors le scandale de l’affaire Doineau. Officier des bureaux arabes, condamné pour meurtre, d’innombrables exécutions sommaires et une infinité de brutalités » p. 303.

Louis, Céleste, Hackspill, sorti de Saint Cyr le 26 août 1854, nommé Officier au 54e de ligne, écrit dans son Carnet de mémoires 1854/1884: « Des jalousies de femmes et de généraux d’Oran et de Tlemcen ont attisé les passions. Le Président du tribunal fut partial, car malgré l’absence de preuves flagrantes, et des témoignages contradictoires, il prononce quand même la  peine de mort contre Doineau».

Général de division du Barail (138) écrit dans ses Souvenirs : Doineau était-il coupable ? « Dans ma conviction, il était innocent; il était trop intelligent pour avoir combiné un guet-apens aussi inepte.  On releva contre lui de nombreuses imprudences de langage; en maintes circonstances, il avait exprimé son désir de voir disparaître l’Agha. Les indigènes de son entourage avaient pris ces propos pour une sorte d’invitation. Pour eux, il était le Sultan qu’il fallait écouter».

Mathieu, Providence- Doctorant en sciences politiques, dans son étude: « Boulanger avant le boulangisme- Un officier colonial tombé en République», in Politix n° 72, 2005:
« Officier corrompu, il avait assassiné plusieurs personnes… en révélant au grand jour le pouvoir démesuré des officiers des bureaux arabes, participe au façonnement de cette représentation républicaine. En réponse à la mobilisation suscitée par l’affaire, Napoléon III crée un ministère de l’Algérie confié à Jérôme Bonaparte, partisan de la gestion civile, qui confine le scandale sur un site institutionnel. Cette innovation vise pour l’essentiel à empêcher que les stratégies d’opposition au régime n’exploitent l’affaire et ne remet donc pas en cause les logiques routinières des rapports de force impériaux. En effet,

Notes

137- Créé par Jules Vallès le 22 février 1871. Actuellement existe depuis 2005 sous forme d’associations.

138- Ministre de la guerre de mai 1873 à mai 1874 sous Mac Mahon. Participe à la guerre du Mexique en 1862.   Histoire des colonies françaises- Tome 2  Algérie-Livre III- Chap. 2

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malgré la gravité des faits, l’affaire Doineau n’affecte que peu l’armée d’Afrique, révélant au contraire une diversification du répertoire d’action des officiers».

A consulter :
Sources, articles de revue: http://www.cairn.info/publications-de-Providence-Mathieu–33831.htm (texte complet en PDF)

Les Annexes 

Lundi 6 avril 1857,  la Cour d’Assises d’ Oran se réunit pour juger les 19 accusés.
Les accusés étaient répartis en 4 groupes, le Bureau arabe de Tlemcen et les attachés.

Le capitaine et le Bureau:
– Auguste-Edouard Doineau : 33 ans
– Le Khodja, Si Mohamed ould Sidi Ahmed : 38 ans
– Barka, son chaouch : 30 ans
– Bou kraa, brigadier des Spahis : 34 ans

Les hommes de l’Agha Bel Hadj:   Agha des Ouled Riah
– Mohamed Bel Hadj ould J-Kaddour ould M’rah : 40 ans
– Hamida ould Djelloul : 35 ans
– Ahmed : 35 ans
– El Yémani ben Drah : 45 ans

(le Caïd des Beni Ournid, Ayed en fuite)
– Ben-Amer : 45 ans
– Bou-Médine : 35 ans

Les hommes du Caïd Bel Kheïr, Caïd des Beni Ournid
– Bel Kheïr ould Ahmed ben Aïssa : 40 ans
– Abd-el-Kader ould bel Hadj : 25 ans
– Ben Merzouk ould bou Médine ould Saïd : 30 ans
– Mohamed ould Kaddour : 25 ans

Les indépendants:
– Le Khalifa Bou Noua Ben Djeban : 45 ans
– Sliman ben Aissa dit Mekchich : 30 ans
– Le Cadi Ben Aya : 45 ans
– Mamar ould Mokhtar : 35 ans

La Cour d’Assises d’Oran
La cour était composée de deux conseillers de la cour d’Alger:
Messieurs Lefrançois et Allier, du président du tribunal d’Oran et du plus ancien juge de ce  tribunal, d’un juge suppléant adjoint et présidée par Mr Imberdis conseiller à la cour d’Alger. Mr Pierrey  avocat général à la cour d’Alger assisté de mr de Thévenard, Procureur impérial qui occupait le siège du ministère public.

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Les défenseurs:
– Pour le capitaine Doineau : Maître Nogent Saint-Laurent
– Pour l’Agha Bel Hadj : Maître Jules Favre(139)
– Pour le Cadi Ben Ayed : Maître Jules Grévy

Les défenseurs pour les partis civiles:
– Pour la veuve Valette et son fils : Maître Henri Didier de Paris
– Pour la veuve Abdallah et la famille de l’interprète Hamidi ben Cheik : Maître Sauzade et Maître Jacques (d’Oran)

Note

139- Jules Gabriel Claude Favre (1809/1880). Avocat et Républicain convaincu. Fut ministre des affaires étrangères en 1871 et vice-président du gouvernement du général Trochu.

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Bibliographie sommaire

Blanquer, Roland :
« Un siècle et demi de justice en Algérie « in  l’Algérianiste, n° 96, décembre 2001.

Delayen, Gaston :
Les deux affaires du capitaine Doineau, édition Juris  Classeurs, Paris 1924.

Fouquier, A :
Causes célèbres de tous les Peuples. 2e volume, Cahier VI. 1859.

Frémiaux, Jacques :
Les bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête. Paris, Denoël, 1993.

Marchand, Jean-Paul :
Affaire Doineau    pagesperso     Cf  Internet

Mercier, Ernest :
Le cinquantenaire d’une colonie Algérie. 1880

Sellam, Sadek :
Parler des camps, penser les génocides, Paris, Albin Michel, 1999.

Blanquer, Roland :
« Un siècle et demi de justice en Algérie » in l’Algérianiste, N° 96-décembre 2001.

Delayen, Gaston :
Les deux affaires du capitiane Doineau, éditon Juris Classeurs, Paris 1924.

Fouquier, A :
Causes célèbres de tous les peuples, 2e volume, Cahier VI.1859

Frémiaux, Jacques :
Le bureaux arabes dansl’Algérie dela conquête. Paris, Denoêl, 1993.

Marchand, Jean Paul :
Affaire Doineau-pageperso-Internet

Mercier, Ernest :
Le cinquantenaire d’une colonie Algérie. 1880

Sellam, Sadek :
Parler des camps, penser le génocide. Paris, Albin Michel,1999.

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